N° 810 | du 28 septembre 2006 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 28 septembre 2006

Réflexion autour de la maltraitance sexuelle

Jacques Trémintin

Thème : Abus sexuel

Depuis des années, la gestion des maltraitances sexuelles nous a confrontés à des certitudes que la réalité érode de plus en plus. Et si, passées l’émotion et l’indignation, loin des prises de position doctrinales et partisanes, l’on se mettait à réfléchir sereinement sur la maltraitance subie par les enfants ?

Après une longue période infantile, pour ne pas dire d’infantilisation, la réflexion autour de la maltraitance est entrée dans une période de plus grande maturité. Il faut dire que l’on était un peu vite passé du déni à l’indignation vertueuse. Des décennies d’aveuglement s’étaient transformées en soupçon permanent et tous azimuts : tout adulte, mâle de préférence, était susceptible d’être un agresseur en puissance et plus particulièrement un prédateur sexuel. Nous sommes loin d’être guéris totalement de cette psychose collective. La fièvre est encore sous-jacente.

Comme chaque époque possède son démon, il n’est plus aujourd’hui pire figure du mal radical que le pédophile. C’est devenu le monstre à éradiquer, à qui l’on dénie toute humanité, ce qui permet à chacun de se conforter dans sa normalité. En se focalisant sur des comportements totalement réprouvés, on s’exonère d’une réflexion sur ses propres fragilités. Or, comme l’affirme le philosophe Éric Fiat : « Parler de la maltraitance n’est sérieux que si l’on en parle comme quelque chose qui n’est pas extérieur à nous : elle n’est pas étrangère à celles et ceux qui se veulent urbains et bienveillants. » [1] Le carcan qui nous empêchait de penser craque de toutes parts. Des voix s’étaient déjà fait entendre ici et là, s’élevant contre une vision par trop simplificatrice.

Hubert Van Giseghem était venu du lointain Québec pour nous mettre en garde contre nos certitudes toutes neuves. Il avait produit son petit effet, lors du congrès de l’Afirem à Lyon en octobre 1993, en y condamnant l’engagement systématique et automatique des enfants victimes d’abus sexuels dans des psychothérapies qui, loin de leur permettre de tourner la page, ne faisaient, dans certains cas, que raviver le traumatisme subi. Il récidiva en 1995 lors d’une conférence tenue à Paris, où il démonta les mécanismes qui provoquaient tant les prises en compte des témoignages qui s’avéraient ne correspondre à aucun abus véritable, que les refus de leur prise en compte alors qu’il y avait effectivement eu abus.

Malgré une écoute attentive et intéressée du public professionnel, le soupçon pesait sur ces mises en garde : ne s’agissait-il pas d’une tentative de légitimation ou de réhabilitation des agresseurs ? Notre découverte de la maltraitance était bien trop récente pour que l’on puisse y réfléchir sereinement. Il fallut attendre une dizaine d’années et le procès d’Outreau pour que le tonnerre raisonne dans le ciel serein des convictions largement partagées. Aujourd’hui, il semble possible d’aborder la question de la maltraitance en évitant d’en réduire la complexité. C’est du moins le pari que nous faisons, en comptant sur l’intelligence du lecteur pour ne pas nous faire accuser de faire le jeu des agresseurs.

Faut-il une intervention psychosociale à tout prix ?

René, Elisabeth, Julien et Marcel ont respectivement 25 ans, 22 ans, 21 ans et 18 ans. Ils appartiennent à la même famille et ont vécu le même drame : des agressions sexuelles de la part de leur père. Déjà placés en familles d’accueil pour carences graves, la révélation permettra une protection rapide avec dépôt de plainte et jugement de l’agresseur qui sera condamné en première instance puis en appel à une peine de prison ainsi qu’au retrait de l’autorité parentale. Restait la reconstruction de ces enfants, âgés à l’époque de six à treize ans. Si l’on s’en tient à la conviction dominante qui perdure encore aujourd’hui, une thérapie s’avérait indispensable, la mise en mots du traumatisme subi étant incontournable pour leur permettre de dépasser ce qu’ils avaient vécu.

C’est bien ce qui fut envisagé. Mais très vite, devant le mutisme des enfants et leur refus d’aborder ce passé tant douloureux, il apparut plus sage de ne pas leur forcer la main. Plus tard, pensait-on… Douze ans après, aucune prise en charge psychologique n’a eu lieu. Et la fratrie se porte bien. Leur adolescence a suivi une évolution marquée par une grande banalité pour les uns, par quelques incidents pour les autres qu’il serait facile d’interpréter comme le contrecoup de l’agression, mais qui auraient tout autant pu intervenir en son absence. Ils sont tous insérés professionnellement et connaissent des vies affectives tout à fait comparables aux autres jeunes de leur génération.

Un travail thérapeutique a bien eu lieu : c’est celui mené par les familles d’accueil ou les maisons d’enfants qui les ont accompagnés jusqu’à leur majorité. Ils ont été entourés d’adultes bienveillants qui se sont centrés sur le présent et sur l’avenir, sans jamais revenir sur leur passé. Et cela leur a pour l’instant réussi. Des esprits chagrins répliqueront que leur vie d’adulte ne faisant que commencer, rien ne permet de garantir qu’à un moment de leur existence le traumatisme subi ne resurgira pas et qu’ils n’auront pas besoin d’y revenir. Ce à quoi l’on peut répliquer que rien ne laisse penser que cela sera forcément nécessaire. En tout état de cause, ces quatre adultes ont réussi à se reconstruire sans avoir besoin jusqu’à présent d’une prise en charge thérapeutique autre que celle proposée par des tuteurs de résilience.

Cette expérience remet-elle en cause le soutien psychologique pour accompagner une victime d’agression sexuelle ? Pas du tout. Celle-ci peut s’avérer utile et essentielle pour nombre d’enfants et d’adultes. Il faut simplement arrêter de s’inscrire dans un systématisme qui transforme la thérapie en passage obligé et étape préalable en dehors de laquelle il n’y aurait point de salut. Il faut arrêter de vouloir faire entrer de force un usager dans la case où l’on a décidé qu’il devait se trouver, au prétexte que l’on sait forcément ce qui est bien pour lui. Il apparaît judicieux au contraire de se mettre à son écoute et de partir de ce qui semble être ses attentes pour y répondre par une attitude qui soit la plus adaptée. Osons aller plus loin. Notre volonté légitime de protéger l’enfant contre des agressions qui ne peuvent que gravement le perturber ne nous amène-t-elle pas parfois à une victimisation secondaire ?

Entre dérapage ponctuel et dérive perverse

Dans un ouvrage [2], Paul Bensussan et Florence Rault rapportent une situation à laquelle la justice a dû faire face. Un matin, un père laisse monter son petit garçon dans son lit, sa femme étant en train de prendre sa douche. Scène on ne peut plus classique que l’on rencontre dans des milliers de familles. Ce qui l’est moins, c’est que cet homme est pris, au contact de l’enfant, d’une érection et pose la main de son fils sur son sexe, l’incitant à le caresser. L’homme se reprend très vite. Il se lève et s’enferme dans la salle de bain. Horrifié par son geste, il y fait une tentative de suicide. Sa femme obtient qu’il se confie à elle. Ils décident d’aller consulter un psychologue. Ce dernier leur annonce qu’il n’a d’autre choix que de faire un signalement. C’est la valise à la main que ce père répondra à la convocation de la police : il est persuadé être incarcéré à la suite de l’audition. Ce monsieur fera l’objet d’une condamnation avec sursis.

On peut s’interroger sur les effets pervers d’une telle judiciarisation. Au-delà de la transgression du tabou de l’inceste qui justifiait une sanction de la part de la société, s’est-on posé la question de l’impact qu’avait pu avoir sur l’enfant respectivement l’acte fugace dont il avait été la victime et les conséquences judiciaires subies par sa famille ? Que valait-il mieux pour lui : des mots posés sur ce qui s’était passé ou la lourde procédure engagée ? La prise de conscience immédiate par cet homme de ce qu’il avait commis nécessitait-elle un procès pour être encore plus efficace ? Pour les uns, le passage par la justice était malgré tout nécessaire et important. Pour les autres, le travail engagé sur lui-même par ce père pouvait sembler tout à fait suffisant (lire l’interview de Michel Suard).

Michel Lemay explique depuis longtemps la fonction d’érotisation inhérente à la parentalité : le plaisir sensoriel est essentiel pour permettre à l’enfant d’accéder à la conscience d’être un sujet de désir. L’adulte est dans son rôle quand il caresse, stimule ou masse son enfant. Il ne se transforme en agresseur que lorsqu’il génitalise cette relation, en confondant dès lors sexualité infantile et sexualité génitale. Mais là encore, il semble essentiel de distinguer entre dérapages ponctuels et pédophilie. L’enfant séduit, provoque ou déçoit : il devient tantôt celui qui gratifie et tantôt celui qui persécute. Cette résonance émotionnelle est toujours à même de provoquer un faux pas qu’il faut éviter de confondre avec une structuration perverse.

Le célèbre pédopsychiatre ne se contente pas d’une démonstration théorique. À la tribune du congrès de l’Afirem en novembre 2005, il livra à l’assistance un souvenir d’enfance. Elève chez les frères, il fut invité avec l’un de ses copains par un prêtre à une séance de révision pour un contrôle à venir portant sur la biologie humaine. L’homme les fit se déshabiller et, au prétexte d’identifier les différentes parties de leur corps, procéda à des attouchements. Michel Lemay rapporte n’avoir vécu à l’époque aucun traumatisme particulier et avoir oublié cet incident pendant des décennies. Bien plus tard, invité avec d’autres anciens à un anniversaire de l’institution, il vit ce prêtre se diriger vers lui et se pencher à son oreille pour lui demander pardon.

Rétrospectivement, Michel Lemay s’est imaginé ce que cela aurait induit aujourd’hui : signalement, audition par la gendarmerie, garde à vue du prêtre, voire séances de thérapie plus ou moins intensives… Toutes choses qui auraient peut-être plus marqué négativement le jeune adolescent qu’il était, affirme-t-il aujourd’hui. Entre la banalisation coupable d’hier et la dramatisation stigmatisante contemporaine, n’y a-t-il pas finalement une place pour une plus juste gestion de ces situations, qui réponde au traumatisme réellement vécu par la victime plutôt qu’aux représentations et fantasmes des adultes ?

Qu’est-ce qui peut inciter un enfant à mentir ?

Autre tabou pulvérisé depuis peu : la crédibilité de la parole de l’enfant qui n’a plus rien d’absolu. Pourquoi un enfant ment-il ? Pour les mêmes raisons que l’adulte ! Dans 25 % des cas, le mensonge est altruiste (pour préserver l’autre). Dans les 75 % autres, il est égoïste et a pour source l’intérêt, la cupidité, la haine, la vengeance, la passion, la défense, le sacrifice, le besoin de se valoriser… Nous mentons tous, tout le temps, au rythme moyen d’une fois et demi à deux fois par jour.

Dès ses trois ans, l’être humain acquiert une capacité indéniable à fabriquer un vrai mensonge pour duper les personnes et ne pas avouer ses forfaits. Plus il grandit, plus il est capable de cacher son état réel et se fabriquer un état fictif [3]. L’enfant peut vouloir se protéger d’une situation menaçante (éviter une punition). Il peut vouloir se mettre en valeur ou attirer l’attention (rehausser son estime de soi, se faire des amis). Il peut mentir pour éviter une responsabilité. L’enfant dont l’imagination est très féconde peut avoir tendance à fabuler : il va alors avoir tendance à inventer des histoires souvent perçues comme des mensonges de la part des adultes. Il peut également mentir pour obtenir quelque chose ou arriver à ses fins.

Par quel mystère ce comportement profondément humain et tout particulièrement tentant pour un enfant s’arrêterait-il au seuil de l’agression qu’il subit ? Les hypothèses alternatives à la réalité du traumatisme vécu ne doivent être ni privilégiées, ni négligées. On doit les aborder sereinement, ne serait-ce que pour accorder pleine crédibilité aux accusations portées. Y a-t-il exagération par l’enfant de ses vécus oedipiens qui le portent à projeter sur l’un de ses parents un désir pulsionnel ? Veut-il éviter une punition ou un blâme en détournant l’attention ? S’agit-il d’une tentative de vengeance contre un adulte avec qui il serait en conflit et auquel il voudrait nuire ? Y a-t-il un malentendu, le propos de l’enfant étant interprété d’une manière erronée (comme lorsqu’un petit dit que son papa lui a fait l’amour en voulant expliquer qu’il lui a fait un bisou sur la bouche). Y a-t-il induction ou suggestion par un adulte qui a posé des questions très orientées ?

Un chercheur de Montréal a interrogé des enfants âgés de trois à cinq ans qui avaient été reçus par un pédiatre qui avait ausculté leurs ganglions en les priant de rester habillés. À la question « Est-ce que le docteur a joué avec ton zizi ? » 47 % des enfants ont répondu « oui » ! [4] L’enfant a donc de bonnes raisons de ne pas dire la vérité quand il dénonce être victime de mauvais traitements. Mais cela n’implique pas qu’il mente systématiquement. Il ne faudrait pas revenir à l’époque récente où l’on n’accordait aucune vraisemblance à ses propos. On ne peut réduire sa parole à une présomption de vérité ou de mensonge. Là encore seule l’écoute attentive et prévenante de ce qu’il exprime à la fois explicitement et implicitement peut permettre de le prendre en compte d’une manière authentique et respectueuse.

En refusant l’idée reçue qui veut que la seule voie de salut pour l’enfant agressé passe par la dénonciation à la justice et la psychothérapie, ne le condamnons-nous pas à ne jamais pouvoir sortir de son traumatisme ? En affirmant que sa parole doit être entendue d’une manière critique, n’incitons-nous pas à l’incrédulité face à ses révélations ? Ces préconisations ne sont en rien un retour en arrière. Elles incitent à sortir du simplisme qui cherche à établir un filtre unique sur la réalité et à balayer l’ensemble des champs du possible.


[1Etats généraux de la maltraitance » Afirem, 17 et 18 novembre 2006, Paris. Hôpital des enfants malades - 149 rue de Sèvres - 75730 Paris cedex 15

[2La dictature de l’émotion- La protection de l’enfant et ses dérives .Paul Bensussan et Florence Rault, éd. Belfond, 2002. (lire la critique)

[3Psychologie du menteur. Claudine Biland, éd. Odile Jacob, 2004. (lire la critique)

[4Au secours on veut m’aider. Claude Seron, éd. Fabert, 2006. (lire la critique)


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