N° 1166 | du 25 juin 2015

Critiques de livres

Le 25 juin 2015 | Jacques Trémintin

Récit d’un séjour au Cameroun • Le choc culturel d’un éducateur spécialisé

Jean Chapleau


éd. Béliveau, 2013, (239 p. – 22 €) | Commander ce livre

Thèmes : Formation, Sociologie

En 2012, le Collège d’enseignement général et professionnel de Saint-Jérôme, situé au Québec, formant aux métiers du travail social, organisait un séjour de neuf semaines de technique d’éducation spécialisée, à Fonakeukeu, au Cameroun. Des stages avaient été programmés dans quatre établissements : une maternelle, deux écoles primaires et quatre classes de lycée. Le choc fut notable. Des écoles dans un état impressionnant de dégradation : pas de livres, ni de matériel de classe ; des pupitres datant de l’âge de pierre ; un tableau dont l’ardoise était, depuis longtemps, totalement usée ; des financements publics manquant là, comme ailleurs.

Quant à la pédagogie, elle est fondée sur l’usage régulier de la chicote, version africaine de la cravache. Les centres de santé sont dans un état tout aussi dégradés : des murs lépreux lézardés, des matelas perforés vidés de leur substance, un manque cruel de médicaments et des équipes médicales condamnées au système D, faisant des miracles au regard de la pénurie des installations. Le handicap est frappé d’ostracisme, celui qui en est atteint étant soupçonné de possession par le démon et devenant sujet de risée, de mépris, d’humiliation, de violence, voire de peur. Jean Chapleau rapporte sa visite à un orphelinat constitué de deux chambres pour vingt enfants (l’une pour les filles et l’autre pour les garçons) et financé grâce au maigre salaire d’enseignante de la propriétaire.

Pour autant, derrière ce terrible tableau, on retrouve une profonde humanité. Loin de provoquer un repli égoïste, cette misère produit des gestes de solidarité et de mobilisation de ceux qui, n’ayant presque rien pour survivre, n’hésitent pas à le partager. Un peu comme si la générosité était inversement proportionnelle au degré d’aisance. L’intervention des étudiants québécois dans les écoles camerounaises, outre la tentative de montrer qu’une autre pédagogie était possible que celle inspirée par les militaires, a aussi prouvé que la grande majorité de leurs compétences professionnelles étaient transférables et adaptables.

Et puis, il y a eu cette prise de conscience, infiniment plus efficace que n’importe quel cours ou conférence, sur l’inestimable système de santé et d’éducation présent dans nos contrées, mais aussi sur ces précieux dispositifs sociaux protégeant les plus pauvres et les plus vulnérables. Acquis de haute lutte, ils restent encore à conquérir dans les pays les moins développés. Quant à cet État social, dont il est de bon ton de vilipender le rôle, de critiquer l’action et de mettre en cause la raison d’être, on en mesure d’autant plus l’utilité… quand est absent ou remplacé par une administration corrompue qui, loin d’assurer un service public au bénéfice des usagers, utilise la moindre parcelle de pouvoir pour s’attribuer des avantages et agir dans l’arbitraire et l’impunité.


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