N° 875 | du 6 mars 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 6 mars 2008

Raconte-moi la surdité

Bruno Crozat

Thème : Sensoriel

Patricia Mazoyer est conteuse. Sa compagnie, la Main Tatouée [1], promène ses histoires un peu partout en France pour relier deux mondes qui se méconnaissent : celui des sourds et celui des entendants

Patricia Mazoyer a découvert sa surdité à vingt-sept ans. Déni, colère, dépression, isolement, elle a traversé toutes ces phases avant de commencer à se reprendre en main. « Je me suis retrouvée au RMI, complètement désocialisée, à m’isoler chez moi et à m’éteindre peu à peu », se souvient-elle.

Tout en racontant son parcours, Patricia signe avec ses mains comme s’il fallait aujourd’hui qu’elle fasse aussi appel à cette langue pour exprimer avec fidélité ce qu’elle ressent. Outre la perte de l’audition, Patricia Mazoyer souffre également d’acouphènes invalidants : des bruits continus dans le cerveau qui ne cessent jamais. « Quand j’ai lu que l’unique remède aux acouphènes invalidants était de développer une habituation et une force intérieure pour les surmonter, cela m’a mise vraiment en colère. Voilà quinze ans que je vis avec mes acouphènes et je crois que j’ai réussi à prendre ce chemin. »

Pour dépasser cette prostration dans laquelle l’a jetée la surdité, elle a cherché toutes les aides dont elle avait besoin. « J’ai fait une formation en art-thérapie sur l’objet acouphène, je l’ai traité par la peinture, le théâtre, l’écrit, et pendant toute cette période très intense j’étais entourée par des psys. Aujourd’hui, j’arrive à vivre une vie à peu près normale avec quelques aménagements. Quand je sors le soir au restaurant par exemple, j’arrive tôt, à l’ouverture, et je repars à l’heure où tout le monde commence sa soirée. Juste le temps de profiter d’une ambiance calme et partir quand le niveau de bruit devient insupportable. » Une fois par an, elle part une semaine dans le désert. Début décembre, elle était dans le Hoggar. « J’ai perdu le silence et pour en avoir parlé à des gens qui ont perdu une jambe… je me demande lequel des deux handicaps est le plus invalidant. Ces voyages me réconcilient parce que là-bas si je n’entends plus le silence, je peux le voir ».

Raconte-moi ton handicap

Patricia Mazoyer a choisi l’art de peindre et de conter pour faire partager ce qu’elle vit et ce que vivent avec elle toutes les personnes sourdes. Elle peint des visages naïfs et douloureux atteints par la surdité et dans lesquels les personnes sourdes se reconnaissent. Et surtout elle conte pour les sourds et pour les entendants. Elle raconte l’histoire d’un monsieur qui boîte parce qu’un ours lui a dévoré une partie de la hanche. Mais il possède aussi le pouvoir de traverser les murs. Des murs qu’elle aussi a dû traverser pour surmonter son handicap et trouver une certaine paix. Elle raconte en solo ses histoires pour un public d’enfants entendants, et en duo avec Anthony pour un public de sourds. « Si je conte pour des enfants entendants, j’arrive en silence devant eux et je commence à parler en langue des signes, ce qui les déconcerte énormément. Ensuite, je fais revenir ma voix. »

Voyage au pays des sourds, la surdité de nos aînés, la prévention des risques auditifs, Patricia sensibilise les enfants et soulève le voile sur ce que peut être ce monde du silence. Elle écrit ses histoires ou adapte des contes traditionnels qu’elle traduit en langue des signes. « En maternelle, j’aime bien raconter l’histoire de Boucle d’Or et des trois ours. Les petits connaissent l’histoire par cœur et peuvent se concentrer sur les signes : le bol, la table, le papa, la maman, et ils miment les signes avec moi. Ensuite, les maîtres retravaillent les signes en classe. »

Quand Patricia conte seule, c’est toujours pour un public d’enfants entendants, parce qu’il est impossible de parler et signer en même temps. Les deux syntaxes sont à l’opposé l’une de l’autre. « Un verre est posé sur la table » se signe ainsi : « table, verre, posé dessus ».

Face à un public d’enfants entendants et d’enfants sourds, Patricia raconte en duo avec Anthony Guyon, conteur et sourd profond de naissance. Elle narre l’histoire qu’Anthony signe avec les mains et le corps. Dans toutes ces histoires, son message est simple : il faut faire un petit effort pour bien communiquer avec une personne sourde ou malentendante. Et pour cela, elle possède une histoire qui raconte les déboires d’un père Noël sourd qu’elle convoque en toute saison pour le plus grand plaisir des petits. Il multiplie les erreurs dans ses cadeaux et les enfants doivent l’aider. « Je me sens vraiment un maillon entre deux mondes, car il a fallu beaucoup de temps pour que les sourds m’acceptent. Je suis sourde, et pourtant j’entends un peu et je parle aussi ! Cela fait dix ans maintenant que je tourne comme artiste et je ne sais plus auquel des deux mondes j’appartiens ».


[1La Compagnie la Main Tatouée - Patricia Mazoyer - 19, rue Leynaud, allée 4 - 69001 Lyon


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