N° 729 | du 11 novembre 2004 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 11 novembre 2004

RAS : Répliques d’AS

Mireille Roques

Des comédiennes de métier et des assistantes sociales de profession se produisent sur une scène de théâtre pour raconter les relations usagers-travailleurs sociaux et relater la vie d’un service : le café, le ras-le-bol, le réconfort, les angoisses et les rires…

Ce jeudi 19 octobre, la vaste salle de l’Espace 93, à Clichy-sous-Bois (93), affiche complet pour les deux séances — matinée et soirée — et les organisateurs ont dû refuser bon nombre de demandes. Pourtant, le spectacle présenté n’a pas fait l’objet d’une critique dans Télérama et s’honore pour seuls sponsors du conseil général, de la mairie de Clichy et, bien entendu, de 7.8.9, les États généraux du social. Le titre lui-même — « RAS : répliques d’AS » — ne prédisposait pas forcément à se ruer vers cette banlieue peu facile d’accès et, pourtant, travailleurs sociaux, étudiants, responsables associatifs, représentants politiques et simples citoyens sont au rendez-vous.

Spectatrices privilégiées : Françoise Ulm, ancienne déléguée du Clicoss, qui a mis en route l’atelier d’écriture (lire LS n° 702) à l’origine de la pièce, Nicole Barroco et Yvette Moulin, les deux animatrices, ainsi que les participantes qui, deux ans après les avoir écrits et vécus, retrouvent leurs mots et leurs émotions.

C’est en effet en octobre 2003 que paraît un numéro spécial de Plume, la revue du Clicoss 93 qui, sous le titre « Dire son métier », reprend une partie des textes écrits par une quinzaine d’assistantes sociales entre octobre 2002 et juin 2003. Lors de la présentation du numéro, Marie Périer, adjointe à la responsable de circonscription d’Aubervilliers et passionnée de théâtre, lance l’idée de mettre en scène ces textes, non seulement pour leur offrir un autre vecteur mais aussi pour ouvrir de nouveaux espaces : « J’en ai assez de l’entre-soi : j’ai envie qu’il y ait des échanges entre des mondes différents ; envie de réunir des gens de tous horizons et rendre compte à la fois du plaisir de jouer et de celui de travailler. »

Le défi est relevé et, pendant un an, neuf personnes — une comédienne, une assistante de production, un chargé de projet, un architecte, un éducateur et quatre assistantes sociales — ayant toutes participé à l’atelier vont travailler ensemble, et tout d’abord s’attacher à réécrire les textes pour la scène. « Gros boulot, reconnaît Marie Périer ; il a fallu faire des choix, laisser des choses intéressantes de côté, en mettre d’autres en lumière… » Les questions qu’elle et ses collègues ont voulu privilégier sont celles de la reconnaissance de l’usager envers le travailleur social — « Le meilleur champagne que j’ai jamais bu est celui que je n’ai pas bu » — de la protection de l’enfance, des injonctions — « Le petit doigt sur la couture du pantalon » — des origines — « Je suis assistante sociale et Africaine. Ou : Africaine et assistante sociale ». Souci également de montrer la vie d’un service : le café, le ras-le-bol, le réconfort, les angoisses et les rires…

Quant à la mise en scène, elle privilégie la légèreté, la poésie, l’humour, évitant le pathos que certaines situations pourraient engendrer — la mère infanticide — servie en particulier par deux jeunes comédiennes, jolies et mutines, qui donneraient envie d’avoir des problèmes ! Trois AS ayant participé à l’atelier d’écriture sont présentes sur scène : Isabelle — qui avait tant de mal à lâcher les mots sur le papier et s’était révélée à travers les haïkus, ces petits textes japonais — dit avoir « retrouvé les moments de partage et appris à canaliser ses émotions et les transmettre ». Estelle parle d’une « aventure fabuleuse mais très difficile » et Eliane, la timide, est parvenue à sortir de sa coquille en jouant un « chef » avec une autorité que l’on devine jubilatoire. Les autres acteurs, pour leur part, ont approché une profession qu’ils ne connaissaient pas. Marina : « Elles [les AS] n’ont l’air de rien mais elles se mettent en danger chaque jour. Elles m’épatent ! » ; Wioletta : « Il faut parler de ce métier qui est un peu oublié, marginalisé » ; Sylvain : « C’est le doute au quotidien… »

Les débats qui ont suivi les représentations ont permis aux travailleurs sociaux et aux politiques de s’exprimer mais c’est sans doute le regard porté par ceux ni professionnels ni usagers qui atteste le mieux de la réussite de ce « RAS ». En témoigne le message d’une spectatrice : « Bravo pour une pièce d’utilité publique qui devrait être présentée à 20h 30, sur une chaîne de télévision nationale. Simple, claire, venant du cœur, elle pourrait certainement réveiller une part de la population et donner un œil neuf à beaucoup d’entre nous. »

Un tel souhait rejoint les préoccupations de Jacques Ladsous, enjoignant les professionnels à oublier un peu leur pudeur et leur modestie. Ils n’ont pas trouvé, constate-t-il, les moyens de communiquer et, de ce fait, les médias rendent compte plus volontiers de leurs défauts que de leurs qualités. Et de conclure, évoquant Bourdieu qui regrettait que les « sociaux », qui ont tant de choses à dire, le fasse d’une manière aussi ennuyeuse : « Nous sommes dans une société du paraître : il faut que nous nous montrions !


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