N°  | du 13 avril 2005 | Numéro épuisé

Critiques de vidéos

Le 13 avril 2005 | Un documentaire de Yannick Coutheron

Quoi après ?

Joël Plantet

(2003 - 55 mn)
Pyramide Production
14, avenue de la Libération
87000 Limoges
Tél. 05 55 79 15 88
mail : pyramideprod@net-up.com

Thème : Polyhandicapé

Interrogé sur la place que prend le handicap dans sa propre famille, un jeune cinéaste envisage un film sur sa relation avec son petit frère polyhandicapé. Celui-ci meurt, mais le projet ira à son terme, à partir de souvenirs familiaux. Étonnant témoignage.

Yannick et Étienne sont frangins. L’aîné, en voix off, raconte : « Tu entres dans cet hôpital âgé de trois mois. Tu vas être opéré du cerveau. J’ai dix ans ». Alors, il ne peut que se poser de fraternelles et angoissantes questions : est-ce qu’on pourra faire du vélo ensemble, des cabanes dans les arbres, des barrages dans les ruisseaux ? Les examens s’enchaînent : périmètre crânien, visites pédiatriques, fond d’œil chez l’ophtalmo, jusqu’à la détection d’une « anomalie », entraînant scanners, drains, puis révélation de tumeur… Il y aura six opérations dans la même année.

Souffrance incommensurable. Amertume, aussi : les parents ont l’impression d’avoir été bernés par les chirurgiens qui n’auraient pas dû dispenser ainsi l’espoir, ou qui se sont acharnés, et tout cela peut endommager la vie d’un couple. Monique et Michel sont artisans : il fabrique des métiers à tisser, elle organise des stages de tissage : « Fallait aimer la laine qui gratte et le look « seventies », mais ça se vendait », se rappellent-ils avec tendresse et humour.

Yannick, le réalisateur, se souvient de son enfance : « Je connaissais Boris Vian par cœur, je m’endormais partout, on me trouvait un petit air triste… alors maman a voulu me donner un petit frère »… Des rires du père écoutant Coluche ou visionnant un film de Tati… Et retrouve des photos d’une intimité familiale, commentée devant la caméra. Puis il va interroger ses parents, et leur souffrance, et parfois leur culpabilité : qu’aurait-on mal fait, dans ce parcours ?

Handicapé moteur, handicapé mental, totalement dépendant, Étienne va vivre seize ans et demi à la maison, si l’on excepte quelques parenthèses institutionnelles. Il mourra des suites d’une crise d’épilepsie. Reste sa chambre, intacte, que le frangin filme. Restent les essais de réponse qu’il peut se donner (« Il t’a fallu partir pour ne pas souffrir davantage… »), et les anciennes traces de vie à dénicher, un peu comme ces photos que l’on voit doucement révélées.

Restent aussi, bien sûr, les souvenirs : « Il me manquait ta main sur la mienne pour passer les vitesses »… Étienne mobile : images joyeuses sur un tracteur, en kart… puis sur son fauteuil spécialisé… Ou les objets que l’on ne parvient pas à jeter : livres de gosse, peluches, marionnettes, comptines, collection de J’aime lire. Et cet incessant glanage de souvenirs : « De temps en temps, il était très logique, très brièvement », se souvient sa mère… Mû par une insatiable curiosité, le frère polyhandicapé interrogeait souvent : « Quoi après ? »

Un témoignage étonnant. Aucune mièvrerie dans cette caresse filmée. Au contraire, un regard de finesse, d’honnêteté et de pudeur devant un sujet aussi impossible à traiter.

Questions au réalisateur

Les professionnels qui se sont occupés de votre frère n’apparaissent pas ou peu dans votre film : pourquoi ?

Lors de mes repérages, du vivant d’Etienne, je suis allé rencontrer la directrice de l’IME du dernier centre dans lequel il fut placé. L’idée d’un film sur notre relation fraternelle étant antérieure à son décès : j’aurais montré ce qui constituait son quotidien, ses rapports à son monde, donc au personnel du centre spécialisé. Mais son décès inattendu m’a plongé dans l’émotion du deuil, et je me suis concentré sur la recherche de traces : vidéos, photos, dessins, jouets, objets, musique, souvenirs, rêves… C’est un parcours intime dans un huis clos familial qui s’est élaboré. Ma parole et celle de mes parents me suffisaient, je voulais être au plus proche de ce que la famille avait vécu.

Vos entretiens avec vos parents s’intéressent à la culpabilité et à leur souffrance. La famille d’un enfant polyhandicapé peut-elle être laissée sans soutien ?

Après six opérations au cerveau — j’ai dix ans, mes parents 32 — Étienne est de retour à la maison : il n’y a aucune aide extérieure, aucun suivi de cette famille blessée et traumatisée. Mes parents s’adresseront à deux CAMSP et à un psychologue. Je ne sais pas ce qu’il en est aujourd’hui de l’accompagnement des parents après l’opération neurologique de leur enfant. J’espère qu’en 2003 il existe un soutien et un suivi du milieu médical ou des associations de parents…

Que vous a apporté, au final, de faire ce film ?

Ce film est l’agencement émotionnel de questions que je me pose, de sentiments qui me traversent, de souvenirs qui surgissent. C’est un journal intime dont je n’ai ressorti que les pages susceptibles d’être lues par d’autres. Je fais état d’une expérience familiale en tentant d’être sincère et au plus proche des émotions qui l’accompagnent. Ce film est aussi un peu le prolongement de la vie de mon frère par le travail de mémoire. Il nous a aidé, mes parents et moi, à formuler le deuil.