N°  | du 12 juin 2008 | Numéro épuisé

Faits de société

Le 12 juin 2008

Quelles réponses aux addictions ?

Joël Plantet

Quelle prise en charge aujourd’hui en France pour les consommateurs de drogues ? Les professionnels s’inquiètent d’une tendance répressive qui prendrait le pas sur la prévention et la réduction des risques

Selon l’Institut de veille sanitaire (InVS), les jeunes fument moins, mais consomment davantage d’alcool et… de drogues dures. Récemment, la ministre de la Santé, Roselyne Bachelot, annonçait un projet de loi contre les addictions des jeunes pour fin octobre : installation d’éthylomètres dans les discothèques, interdiction de vente aux mineurs des boissons alcooliques, interdiction de consommation sur la voie publique et retrait de tout breuvage alcoolisé des vitrines réfrigérées des stations-service sont au programme. En outre, les formules d’open bar grâce auxquelles, pour un forfait, le client peut consommer autant de boissons alcooliques qu’il veut, devraient être encadrées, voire interdites.

En effet, l’alcool occupe une place toujours plus préoccupante dans le paysage des addictions, sa consommation chez les jeunes restant en forte progression. Le 23 mai 2008, la Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie (MILDT) achevait la concertation engagée avec les professionnels sur la lutte contre ce phénomène, et émettait ces quelques propositions. Quid de la prévention ? La répression n’empêchera pas les jeunes de s’alcooliser plus discrètement. Alors ? Le champ de l’éducation à la santé ne demande qu’à remplir son rôle. Encore faut-il qu’il en ait les moyens. Et cette notion s’applique aux autres addictions [1].

L’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT) estime qu’environ 11 % des jeunes de dix-sept ans sont fumeurs réguliers de cannabis. Depuis la fin des années 1990, le nombre des consommateurs accueillis dans des centres spécialisés de soins aux toxicomanes (CSST, disposant de consultations jeunes consommateurs) est en hausse : 35 000 personnes reçues en 2005 (derniers chiffres). Côté répression, les interpellations pour usage de cannabis ont été multipliées par quatre depuis le début des années 1990. Et, toutes drogues confondues, plus de 150 000 usagers ont été interpellés en 2007.

S’inspirant du succès d’un site Internet allemand de prévention, l’association nationale des intervenants en toxicomanie (ANIT) promeut actuellement le service Quit the shit, qui vise à aider les jeunes adultes usagers « intensifs ou déjà dépendants » à arrêter temporairement, puis durablement, leur consommation, au moyen d’un accompagnement personnalisé de cinquante jours et d’un journal personnel
 [2]. L’ANIT – qui organise à Nîmes, ces 12 et 13 juin, ses 29èmes journées nationales sur les addictions – estime en effet nécessaire de diversifier l’éventail des réponses anti-dépendance.

La répression n’empêchera pas les jeunes de s’alcooliser plus discrètement

De quelque côté où l’on se tourne, l’aggravation des addictions en France interroge la prévention et les traitements mis en œuvre. Ainsi, l’usage de la cocaïne s’est-il fortement « démocratisé » depuis 2002, le produit bénéficiant encore le plus souvent d’une image valorisante et « branchée », le sniff se banalisant dans les fêtes et soirées… Si l’on s’en réfère aux chiffres de l’office central pour la répression du trafic illicite des stupéfiants (OCRTIS), le nombre de consommateurs interpellés a doublé entre 2002 et 2006. Mais, contrairement à l’héroïne que l’on peut remplacer par la méthadone, aucun traitement de substitution n’est encore au point, la prise en charge restant essentiellement psychothérapeutique.

Où en est la réduction des risques (RDR), politique de santé engagée à partir de 1987 et définie comme un ensemble de stratégies visant à limiter les risques et les dommages sanitaires ou sociaux liés à la prise de produits ? L’année dernière, deux médecins du centre médical Marmottan, Michel Hautefeuille et Marc Valleur, se demandaient si la drogue n’était pas l’« oubliée » de la campagne présidentielle et dénonçaient un retour en arrière : « sous prétexte de prévention, le discours sécuritaire entends combattre la toxicomanie mais marginalise les toxicomanes » (Libération, 18 avril 2007). Plus d’un an plus tard, ils sont plus d’une douzaine de spécialistes à pousser un cri d’alarme analogue (« Addictions : vingt ans en arrière ? », Libération, 26 mai 2008).

En ligne de mire, entre autres, ces « stages de sensibilisation » payants, prévus par le gouvernement, « prévention qui ne serait qu’information obligatoire ». Quelques indicateurs avaient déjà alerté : en fin d’année dernière, l’association d’autosupport d’usagers de drogues (ASUD) se voyait refuser la subvention accordée chaque année. Quelques semaines plus tôt, le réseau Toxibase – outil de recherche participant à la base de données francophone en matière d’addictions – avait été lui aussi condamné. Et, quelque temps auparavant, un… Plan addictions avait très vite, de l’avis des professionnels, démontré sa vacuité. Reste à revenir à la prévention.


[1Voir Les conduites addictives , Alain Morel & Jean-Pierre Couteron, 2008, éd. Dunod

[2ANIT - 9 Passage Gatbois - 75012 Paris. Tél. 01 43 43 72 38