N° 763 | du 1er septembre 2005 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 1er septembre 2005

Quelle place pour l’éducatif dans les centres fermés ?

Jacques Trémintin

Thème : Délinquance

Pour les uns, ils sont l’ultime chance avant la prison, pour tout éducateur qui se respecte un lieu de perdition… Loin des représentations idéologiques et des polémiques, et afin que chacun se fasse sa propre opinion, peut-être est-il utile de savoir comment fonctionne concrètement un centre éducatif fermé ? Reportage à Saint-Denis-le-Thiboult, l’un des premiers centres éducatifs fermés, créé il y a deux ans

Ils sentent le soufre et ont provoqué à leur création de violentes levées de boucliers. Comme les centres de placement immédiat d’abord, les centres éducatifs renforcés ensuite, les centres éducatifs fermés sont à l’origine de beaucoup de fantasmes qui s’estompent quelque peu, dès lors que leur mode de fonctionnement devient moins obscur. L’un des premiers CEF ouverts en 2003, a été créé en Normandie à l’initiative de l’association « les nids ». Il était intéressant, deux ans après son ouverture, d’aller y voir de plus près. Pour arriver jusqu’aux portes du centre de Saint-Denis-le-Thiboult, il faut traverser une campagne normande verdoyante et bucolique [1].

Bien du charme et de la poésie pour un lieu qui a focalisé tant de crainte et de répulsion : avant même qu’il n’ouvre, il avait déjà fait l’objet de condamnations véhémentes, mais aussi de tags vengeurs et de manifestations de la part de ses farouches opposants. Nous voilà enfin, au seuil d’un château du XVIIIe siècle. Un vidéophone permet de s’annoncer. S’ouvre alors une première porte métallique commandée à distance, puis après un sas de quelques mètres, une grille qui fait de même.

Des barbelés symboliques

Le grillage qui cerne la propriété est surélevé par trois rangées de barbelés. Bonjour l’ambiance ! Le jeune qui arrive ne peut être que frappé comme l’est le simple visiteur, par un dispositif de sécurité qui semble, au premier abord, bien sophistiqué. En fait, il n’en est rien. Le plus âgé des jeunes placés ici arrive à passer à travers les barreaux de la grille. Quant à la porte d’entrée, un peu d’agilité — et les ados n’en manquent pas — et hop, on passe par-dessus, sans grand effort. Un jour, un nouveau pensionnaire a lancé un défi au directeur : « Tu ne crois quand même pas que ce sont tes barbelés qui vont m’empêcher de partir d’ici ! ». Et Nicolas Dufort de lui répondre : « Si tu dois partir, ce que je ne souhaite pas, je préfère encore que tu passes par-dessus la porte, tu risqueras moins de te blesser ».

Au début, le ministère voulait que soient posées le long de la propriété, des haies en acacias, aux piques acérés. Refus du directeur qui s’en est tenu aux classiques thuyas et charmilles. Ce sont les premières fugues très médiatisées (imaginez-vous : des centres fermés d’où l’on sort comme on veut, les journalistes s’en sont fait des gorges chaudes !) qui ont décidé la chancellerie à exiger la pose de ces enceintes disgracieuses qui n’ont finalement réussi à impressionner… que le voisinage qui s’est cru bafoué « Vous nous aviez dit qu’ils n’étaient pas dangereux : ils doivent l’être pour que vous preniez la peine de les enfermer derrière des barbelés ! ». Dans le bâtiment principal comme dans les annexes, pas de barreaux aux fenêtres. Juste une sécurité aux persiennes des pièces où logent les jeunes, permettant au veilleur de nuit d’être alerté quand elles sont ouvertes. Il y a bien des serrures pour fermer les chambres… mais uniquement en journée, quand elles sont vides, pour éviter les vols.

La fermeture apparaît donc bien ici avant tout comme symbolique. Elle n’est pas là pour vraiment empêcher les évasions (sinon, on aurait posé des grillages de trois mètres de hauteur). Elle marque surtout des limites et matérialise l’interdit qui va organiser la vie à l’intérieur de l’établissement pour des jeunes totalement déstructurés que rien jusque-là n’a réussi à arrêter. Car, ces adolescents confiés par la justice aux CEF ne sont pas des anges. Ils cumulent quasiment tous entre vingt et quarante affaires au pénal (avec un record de deux cents !), signant un ancrage avéré dans un parcours délinquant.

N’arrivent ici que des récidivistes qui risquent au minimum cinq années d’emprisonnement. Étant donné la diminution par deux des peines encourues pour les mineurs, cela représente des infractions pouvant être punies pour des adultes de dix années d’incarcération. Les ordonnances de placement en CEF sont vérifiées par le parquet et si le quantum de la peine maximale prévue pour le délit commis est inférieur aux cinq années d’emprisonnement, il y a annulation de l’ordonnance. L’admission en centre éducatif fermé n’intervient en outre, qu’en bout de course, quand toutes les autres solutions ont été épuisées. Il s’agit bien d’une alternative à l’incarcération. Y aurait-il là une réponse aux opposants des CEF qui évoquent le risque d’une dérive, des magistrats pouvant être tentés d’utiliser ces structures avec désinvolture, comme moyen de mise à l’écart, sans considération de la gravité des actes posés par des délinquants stigmatisés avant tout pour leur jeunesse ?

Toujours est-il que ceux qui sont placés ici ont mis en échec tout le dispositif éducatif classique. Ils ont épuisé de nombreuses institutions, cumulant des passages à l’acte, des agressions, des fugues qui leur ont valu des exclusions à répétition. Ils sont dans la pulsion du moment et vivent dans l’immédiateté. « Nous les accueillons, en leur rappelant qu’ils ont commis des actes graves. En même temps, ce qu’ils sont devenus est le produit de situations personnelles ou familiales qu’ils n’ont jamais recherchées. La prise de conscience de leur responsabilité est un cheminement important, même si l’on sait qu’ils n’en sont pas capables d’emblée. Nous cherchons à protéger la société, mais aussi à les protéger contre eux-mêmes. Toute la difficulté de notre travail consiste à tenir tous les côtés à la fois : les traiter ni comme des victimes, ni comme des coupables, mais les resituer comme acteurs » explique Bernard Vossier, directeur général de l’association gestionnaire. Les jeunes ne sont quasiment jamais d’accord pour aller en CEF et affirment souvent préférer la prison où ils pensent pouvoir regarder la télévision toute la journée et surtout ne pas se « faire prendre la tête ».

Toute admission est précédée d’une audience dans le bureau du juge des enfants. Cette étape indispensable doit permettre à toutes les parties en présence d’entendre les mêmes choses. La mesure de placement est décidée pour six mois et peut-être prolongée en fonction du comportement du jeune. En moyenne le séjour dure 8 mois. L’équipe du CEF s’engage à rendre compte régulièrement du travail réalisé avec le jeune, un projet individualisé étant élaboré et actualisé tous les deux mois. En échange, elle attend une authentique réactivité du magistrat. Il ne s’agit pas de le solliciter à tout instant, mais de le tenir informé régulièrement de l’évolution en cours et de le saisir dans les cas de transgression de la loi. Deux circonstances entraînent automatiquement une nouvelle audience : une fugue ou une agression physique.

Eviter que les jeunes se retrouvent en groupe

Le CEF de Saint-Denis a-t-il connu beaucoup d’incidents ? Sur vingt-cinq jeunes accueillis, il y a eu quatre fugues, trois jeunes ont été incarcérés, un revenant très rapidement au CEF. S’il a fallu à plusieurs reprises bloquer des accès de colère, il n’y a pas eu d’agression contre un adulte. Qu’est-ce qui permet d’expliquer que ce centre ne soit pas devenu une poudrière de violence (c’est là une autre accusation fréquemment utilisée par les opposants à ce type de structure) ? Trois explications sont données. Il s’agit, tout d’abord, de faire en sorte qu’aucun jeune ne reste oisif. La journée est organisée de telle façon qu’ils n’aient pas un instant de répit. Certes, le programme n’est guère effrayant pour tout adolescent normalement scolarisé.

Mais, pour ces pensionnaires un peu particuliers, c’est différent : l’heure à laquelle on les contraint à se lever, c’est en général le moment où ils se couchent ! Ici, le réveil est fixé à 7h 30 (sauf le week-end où il est échelonné). De 8h 30 à midi, trois séquences, à compter de 13h 30, il y en a deux ; après le goûter, l’activité est consacrée au sport collectif. Chaque jeune change d’activité toutes les heures. Les éducateurs interviennent à 16h. C’est eux qui assurent le dîner et la soirée. Le coucher se fait à 23h. La fatigue de la journée et la possibilité de se retrouver enfin seul dans sa chambre font que la nuit est calme. Seconde explication possible, un taux d’encadrement permettant d’éviter qu’un adulte seul ait à faire face au groupe dans son entier. Les jeunes sont au nombre de huit. Ce n’est pas moins de cinq intervenants qui vont les prendre en charge dans la journée, soit individuellement, soit par deux, bien plus rarement par trois. Il y a un instituteur, un animateur scolaire (qui propose des activités multimédias), un moniteur d’atelier, un éducateur sportif et une psychologue.

Quant aux éducateurs qui prennent le relais entre 16h 00 et 23h 00, ils interviennent à trois, voire à quatre en cas d’urgence. La consigne est la même pour tous : éviter que les huit jeunes ne se retrouvent ensemble. Il serait imprudent de sous-estimer les problèmes potentiels. Ce serait mettre en difficulté les personnels et prendre le risque de faire vivre un nouvel échec aux adolescents accueillis. Pour autant, toutes ces précautions ne permettent pas de se garantir contre tout incident. Cela commence le premier matin, quand le jeune arrivé la veille refuse de se lever !

Nicolas Dufort s’en explique : « Les jeunes que nous recevons ont appris à utiliser la violence comme moyen principal de communication. Si nous répondions sur le même registre, cela signifierait que c’est lui qui a gagné. » Et de préciser que chaque membre du personnel est tenu de suivre, avant de commencer à travailler, un stage de quatre jours à l’école de police destiné à lui apprendre à gérer les situations d’affrontement : savoir se placer dans une pièce pour se protéger, immobiliser quelqu’un sans se faire mal et surtout sans lui faire mal, contraindre sans avoir à donner de coups… ces techniques permettent très vite de montrer au jeune que l’on est capable de le neutraliser ou de lui imposer ce qu’il ne veut pas faire, mais qu’on ne se battra pas avec lui. « J’ai le souvenir, continue le directeur, d’un jeune qui m’a lancé : “Je vais vous mener la vie tellement dure que c’est vous qui allez me mettre dehors”. Au bout de deux mois, il m’a dit quelque chose de très fort : “Vous avez été capable de me supporter et de me tenir : vous me méritez” ! ».

Et puis l’une des raisons permettant de comprendre le peu d’incidents, c’est bien que chaque jeune n’en soit pas au même stade de son séjour. À la différence des CER, les entrées ne se font pas sous forme de sessions où tout le monde arrive et repart en même temps, ce qui risquerait de provoquer un sentiment d’intérêt commun. Ici, les entrées et sorties sont permanentes. Les uns sont là depuis peu, les autres ne sont pas loin du départ : n’étant pas au même stade de leur itinéraire, ils ne réagissent pas de la même manière. Car le placement suit tout un cheminement.

Les étapes du séjour

Trois modules sont proposés. Le module d’entrée est celui de l’observation. Il dure deux mois. Il est l’occasion de tests portant sur le niveau scolaire (ils ont tous moins de seize ans et sont déscolarisés depuis au moins deux ans), d’examens médicaux, d’entretiens psychologiques, de découverte de différents métiers techniques (bois, fer, maçonnerie, espace vert…). Il s’agit d’emblée de dessiner avec le jeune des pistes d’orientation en vue de sa sortie. Le module qui suit est dit de « mise en œuvre ». Tout un réseau d’artisans s’est constitué dans les environs qui ont accepté d’accueillir les jeunes en stage. Cela commence par des demi-journées en présence permanente d’un éducateur. Puis, au fur et à mesure que la confiance est conquise, le jeune est laissé seul. Et ça marche !

Peut-être parce que le travail constitue pour eux une planète tellement inaccessible que lorsqu’ils y sont admis, ils se sentent enfin reconnus et acceptés ? Aucun patron n’a eu à connaître d’échec. Vient ensuite le module de sortie, celui qui permet de préparer le départ. Le tout n’est pas de restructurer un jeune en l’espace de quelques mois. Il faut ensuite qu’un projet qui tienne la route l’attende à l’extérieur. Cette progression n’est pas linéaire. Le jeune qui arrive est souvent très provocateur. L’un se vante de porter sur le dos un blouson à 1500 euros, l’autre proclame que sa seule ambition est d’acquérir de grosses voitures et d’avoir une vie facile avec plein d’argent. Inutile de préciser l’hostilité manifestée d’emblée face au beau programme qui leur est proposé. La patience et le savoir-faire de l’équipe n’ont de cesse que de les faire basculer dans une autre logique.

Tous les mois, le chef de service fait un point individuel avec chaque jeune concerné. Celui-ci est invité à s’auto évaluer avant d’entendre l’avis porté sur lui. Un livret d’accompagnement est tenu tout au long du placement, précisant l’évolution du projet et la progression constatée. Au départ, le jeune est souvent très peu coopératif. Au bout de quelques mois, il finit par accepter de discuter et même de signer son projet. Tout au long du séjour d’un jeune, un contact permanent est assuré avec sa famille. Non pas tant pour travailler un retour qui s’avère la plupart du temps inenvisageable du fait des dysfonctionnements majeurs du milieu d’origine (à sa sortie, il intégrera plutôt un foyer), mais tout simplement pour réintroduire la place des parents qui, en positif ou en négatif ont joué un rôle et continuent à en avoir un sur le destin de leur enfant.

Au final, que penser de ce type d’établissement ? Nicolas Dufort parle d’une totale transparence. Il y a d’abord eu une inspection du Comité technique d’évaluation nationale (organisme réunissant des membres de l’inspection PJJ et des membres du secteur associatif). Il y a eu aussi le reportage de Patrick Banquet diffusé sur la 5 « Au premier faux pas » montrant l’itinéraire de deux adolescents, l’un réussissant à s’en sortir, l’autre terminant en prison. Quant aux professionnels plus ou moins contraints au départ de collaborer avec le CEF, ils seraient plutôt tentés de travailler à nouveau avec lui. Bien sûr, ce type d’institution ne constitue pas la panacée (lire les interviews crontroversés de Bernard Lesbros et de Roland Janvier).

Comme toute structure nouvelle, effets pervers et dysfonctionnements apparaissent qui justifient des ajustements. Les opposants ne s’y trompent pas qui les montent en épingle et font la preuve de la nocivité intrinsèque de ce type d’institution. Malgré plusieurs invitations, aucun d’entre eux n’a accepté de venir se rendre compte sur place. Les huit gamins accueillis à Saint-Denis-le-Thiboult coûtent à la collectivité un prix de journée s’élevant à 550 €. Leur prise en charge nécessite un personnel de 27 équivalents temps plein. Cela représente un investissement non négligeable. Faible en comparaison des dégâts occasionnés par ces mêmes jeunes s’ils n’étaient pas arrêtés dans leur dérive, diront les partisans des CEF. Dispendieux répliqueront leurs opposants qui n’ont guère de mal à calculer le nombre d’éducateurs de prévention qui pourraient être financés avec une telle somme.

Frédéric, arrivé à l’âge de 15 ans pour avoir commis de nombreuses violences dont huit viols, était énurétique, encoprétique (incontinence des selles), de jour comme de nuit, analphabète et soumis à un traitement psychiatrique lourd. S’il est là depuis deux ans, c’est parce qu’aucun des 250 établissements contactés n’a accepté sa candidature. Aujourd’hui, une solution a enfin été trouvée. Tous ses troubles physiques et psychiques ont disparu et il vient d’obtenir son certificat de formation générale. Bien sûr, un arbre ne doit pas cacher la forêt.

Des échecs sont à déplorer. Reste que si ce type d’établissement ne doit effectivement concerner que les deux ou trois jeunes multirécidivistes présents en moyenne dans chaque juridiction qui ont mis en échec toutes les tentatives éducatives déployées à leur intention, trois questions se posent : le travail qui y est accompli est-il à ce point inutile ? L’éducatif y perd-il son âme ? L’incarcération est-elle préférable aux CEF ?


[1Association Les Nids - Centre éducatif fermé - 76116 Saint-Denis-le-Thiboult. Tél. 02 35 02 10 20


Dans le même numéro

Dossiers

Le cadre éducatif des CEF en débat

Bernard Lesbros, directeur de l’association Montjoie qui doit ouvrir prochainement deux CEF et Roland Janvier, directeur de la Sauvegarde d’Ille-et-Vilaine et opposé aux CEF justifient leur position

Lire la suite…