N° 734 | du 16 décembre 2004 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 16 décembre 2004

Quelle mission pour les foyers de travailleurs migrants aujourd’hui ?

Mireille Roques

Thème : Immigration

Créées dans les années soixante pour des hommes qui quittaient tout pour travailler en France, ces hébergements surpeuplés et obsolètes doivent s’adapter à une nouvelle donne : des résidants, âgés pour une bonne part, connaissant des difficultés sociales et financières très importantes. Pour éviter que le système n’implose on est en train de transformer ces foyers en résidences sociales. Ce changement n’est pas seulement sémantique mais apporte une réponse concrète aux mutations actuelles

La plupart sont arrivés dans les années 50, dans cet après-guerre où la France, pour se reconstruire, avait besoin d’hommes vigoureux et pas trop exigeants, des hommes que la pauvreté poussait hors de leur pays. Par milliers, ils quittaient le Maghreb et l’Afrique subsaharienne pour rejoindre les grandes villes portuaires et la région parisienne où, faute de logements, ils s’installaient en périphérie dans des bidonvilles.

C’est pour répondre à la fois aux besoins des arrivants et à la résorption de ces zones insalubres qu’une politique d’implantation de foyers de travailleurs migrants a été engagée dans les années 60, les deux plus importants gestionnaires étant aujourd’hui encore la Sonacotra et Soundiata. Mais si les établissements se sont multipliés — on en compte entre 650 et 700 pour l’ensemble du territoire
 [1] — l’évolution du public et du contexte a conduit l’État et la Commission interministérielle pour le logement des populations immigrées (CIPLI) à entreprendre un programme de rénovation et de reconsidération des foyers des travailleurs migrants (FTM).

Certes, l’origine des deux entreprises se fait encore sentir mais si Soundiata a conservé une clientèle essentiellement issue du bassin du fleuve Sénégal — Mali, Mauritanie, Sénégal — la Sonacotra s’est largement ouverte à une population diversifiée, avec actuellement 53 % de Maghrébins, 26 % de Français et 15 % d’Africains. Ces chiffres varient d’un département à l’autre : le sud-est, par exemple, accueille une population à 80 % maghrébine alors que les Français représentent 45 % des résidants dans le centre-ouest. Les femmes, inexistantes pendant des décennies, se sont peu à peu introduites dans les foyers, encore que leur nombre reste réduit (6 %) et circonscrit à certains établissements.

Mais le phénomène le plus significatif a été le vieillissement de la population. Nombre de ceux arrivés dans ces années 50, 60 et 70 sont encore là aujourd’hui, alors que la retraite aurait laissé supposer un retour bien mérité dans leur pays d’origine et leur famille. Le maintien de ces personnes âgées dans les foyers pose un problème de places mais aussi d’adaptation (lire article sur les vieux migrants).

Enfin, la crise du logement, principalement en Île-de-France — où par ailleurs se concentre une grande part des migrants — entraîne une suroccupation des locaux dont les conséquences sont multiples et difficilement gérables. Ces difficultés ont d’ailleurs été à l’origine d’une crise chez Soundiata qui, en 2001, a dû s’autodétruire pour renaître de ses cendres sous le nom de Soundiata Nouvelle, avec une équipe renouvelée et une politique ambitieuse de redressement.

Il faut dire que les foyers construits à la période de plein-emploi et d’immigration ne s’embarrassaient guère de préoccupations architecturales, environnementales et sanitaires. Quelques établissements témoignent encore des dortoirs ou des chambres de 4,5 m2 et le pittoresque des cuisines collectives ne doit pas faire oublier les manquements à l’hygiène. Dès le départ, donc, la plupart des foyers ne pouvaient être considérés comme une réponse de qualité à l’hébergement des migrants et encore moins à une offre sur le long terme.

Ce constat, ainsi que la précarisation de certaines populations, a lentement fait émerger l’idée de transformer les foyers en résidence sociale, à savoir : sortir du bâti inadéquat et reconsidérer le concept de foyers « pour migrants » et ce que cela engendre d’isolement et d’exclusion. Mais une telle rupture stratégique supposait un important travail de partenariat et il a fallu presque 20 ans avant que la première résidence ouvre ses portes, en 1998.

Lors de la journée organisée le 29 octobre 2004 pour le quarantième anniversaire de Soundiata, S. Peu, adjoint au maire de Saint-Denis — commune où 30 % de la population est étrangère — illustra la complexité de la question : voilà 10 ans, la mairie s’est attaquée à la réhabilitation de deux foyers. Elle a tenu à ce que les usagers soient partie prenante du projet, d’autant qu’une partie d’entre eux devait être relogée sur la commune, soit par choix, soit par nécessité en attendant la fin des travaux. En fait, il est vite apparu que, si la majorité désirait l’amélioration de ses conditions d’hébergement — avec en particulier des chambres dignes de ce nom — peu aspiraient à un logement individuel, la plupart voulant demeurer dans un environnement communautaire. Entre le lancement du projet et l’ouverture de la première résidence, 10 années se sont écoulées et il faudra attendre 2007 pour que le programme soit terminé. Or, d’ores et déjà apparaissent les deux problèmes inhérents aux structures collectives : la suroccupation et les activités parallèles.

Il faut dire toutefois que la suroccupation n’est pas un choix mais une nécessité, le parc des logements sociaux ne pouvant répondre aux besoins de populations par ailleurs de plus en plus précarisées. Cela, assorti à la hausse des loyers, fait que la rotation des logements ne fonctionne plus : en 5 ans, l’offre a ainsi diminué de 40 000 logements et il faudrait en construire quelque 500 000 pour faire face à la situation. Chiffres exorbitants au regard des 10 à 15 000 constructions annuelles. Les personnes en difficulté financière et sociale sont bien entendu les plus touchées par cet état de fait et les foyers ne suffisent pas, loin s’en faut, à leur offrir une solution temporaire.

Alors, dans des cultures où la solidarité est extrêmement forte, l’aide au compatriote sans domicile va de soi, d’où ces chambres d’une personne occupées par plusieurs, ces couloirs et ces cuisines transformés, la nuit venue en dortoir… L’apport financier que ces coups de main peuvent également générer n’est pas non plus à négliger, d’autant que la situation économique des résidants se révèle de plus en plus instable et que les impayés menacent la survie de certaines structures.

Autre risque que les gestionnaires ne peuvent laisser importer des foyers vers les résidences : les activités économiques informelles. Là où certains souhaitent un encadrement strict, d’autres estiment qu’il faut certes des règles mais que de tels lieux ne peuvent être exagérément « normalisés », au risque que les choses se fassent quand même mais de façon détournée.

Si le passage du concept de foyer à celui de résidence sociale — plus large, moins ségrégatif et plus respectueux — va prendre encore de longues années (sur les 300 établissements à traiter, plus de la moitié reste à résorber), des efforts peuvent être accomplis à court terme pour une meilleure inscription des résidants dans la cité. Pour que les foyers ne soient plus des ghettos, il faut que les élus associent les résidants à la vie du quartier : ainsi certains conseils d’arrondissement ont-ils mis en place des conseils d’étrangers ; à Paris, une étude est en cours sur les activités des foyers afin de répondre aux besoins et une attention particulière est portée sur les problèmes de santé, particulièrement importants au sein de ces populations (38 cas de tuberculose détectés dans un seul établissement !) ; des médiateurs de santé interviennent dans certains foyers, et des intervenants sociaux peuvent assurer des permanences.

La Sonacotra, dont le tiers du parc de logements est constitué de résidences sociales, tire un bilan plutôt positif de cette évolution : en effet les résidences reçoivent une clientèle plus diversifiée : plus féminisée (23 % contre 7,5 % en foyer traditionnel) ; plus jeune (35 % de moins de 35 ans contre 5,5 %) ; plus cosmopolite, plus active. Enfin et surtout, les résidences retrouvent leur vocation de lieu transitoire que les foyers ont perdu en partie : 64,5 % des résidants ont une ancienneté inférieure à 2 ans contre 27 %.

Soundiata Nouvelle risque d’avoir des résultats moins spectaculaires, du fait de la typologie des populations qui a peu variée en 40 ans. Cette population reste masculine, plutôt âgée (majorité de 40-55 ans) et donc attachée aux traditions villageoises qu’elle reproduit dans les foyers. Des actions de formation et d’animation, l’instauration de conseils de concertation, l’officialisation des certaines activités (par exemple des cuisinières) ainsi qu’un partenariat avec les services et les associations de proximité, devraient permettre la survie des foyers traditionnels et le bon développement des résidences, menacées — par la tradition et la pression sociale conjuguées — de reproduire des comportements qui, à terme, risqueraient de faire imploser le système.


[1la Sonacotra offrant une capacité d’accueil de 65 000 personnes pour 437 structures, Soundiata étant beaucoup plus modeste avec 21 structures pour 3100 lits


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