N° 869 | du 24 janvier 2008

Faits de société

Le 24 janvier 2008

Quelle évolution pour les centres de formation ?

Joël Plantet

Difficultés de recrutement, départs massifs à la retraite, féminisation croissante, déqualification des personnels, nouvelles contraintes pour les formateurs : que devient le travail social ? Le malaise s’installe dans certains instituts, des procédures judiciaires traînent en longueur. Sommes-nous dans une ère de brutale recomposition ?

Les problèmes rencontrés dans les centres de formation en travail social s’accumulent. Les difficultés de recrutement dans le secteur d’activité de l’action sociale et médico-sociale sont bien réelles : actuellement le taux de « faisant fonction », c’est-à-dire de personnels sans qualification reconnue, est de 18 % dans le secteur socio-éducatif. Par ailleurs, les besoins de renouvellement de 20 % par an pour les éducateurs spécialisés, les assistants de service social et les moniteurs éducateurs restent problématiques, la pyramide des âges étant très défavorable dans les années qui viennent en termes d’équilibre entre départs en retraite et arrivées sur le marché de l’emploi de personnels qualifiés…

Autre interrogation, la féminisation des salariés non cadres (plus des deux tiers) avec des disparités hommes/femmes en matière de salaire et de statut. En outre, la tendance est à la déqualification des personnels : 80 % de ceux qui travaillent dans le secteur de la petite enfance et des personnes âgées sont des salariés de niveau V. Enfin, les locaux abritant les structures de formation se détériorent, leurs associations gestionnaires étant souvent dans l’incapacité, pour des raisons financières, d’assurer leur entretien.

Le 9 janvier, l’Union fédérale de l’action sociale (UFAS) de la CGT dressait un constat accablant. Décentralisation et transfert de financements aux régions obligent, les centres de formation accuseraient un déficit de 60 millions d’euros, et cela de l’aveu même de l’Association des régions de France (ARF). La précarisation et la diminution des postes de formateurs permanents étaient elles aussi déplorées, allant de pair avec la « très forte augmentation » des personnels vacataires ou employés en contrats à durée déterminée. Les licenciements « à l’amiable et par consentement mutuel » se multiplieraient dans les instituts de travail social (ITS).

Troisième constat, l’augmentation des tâches de gestion administrative au détriment de tâches pédagogiques pour l’ensemble des personnels : surcharge de travail pour les administratifs sous couvert de nouvelles technologies, nouvelles responsabilités dans les fonctions à assurer dues au fait d’organismes de tutelle déléguant de plus en plus (organisation des examens, suivi des dossiers de financement, etc.). Et actuellement, « au final, aucun référent formateur n’assure un accompagnement pour l’intégration d’outils méthodologiques pour que chacun des bénéficiaires de la formation puisse construire une cohérence et leur donner du sens »…

La tendance est à la déqualification des personnels

La situation de l’ITS Pierre-Bourdieu, à Pau, est à cet égard emblématique : confirmant une ordonnance en référé de décembre 2005, un jugement du conseil des Prud’hommes donnait raison aux formateurs qui avaient porté au tribunal, le 6 novembre 2006, la dénonciation de manière unilatérale du directeur de l’institut de l’accord d’entreprise relatif à la répartition du temps pédagogique. Nonobstant, la même direction imposait, en septembre dernier, une augmentation de 20 % de « pédagogie directe » par formateur, en mettant en place… une pointeuse ! Ce 31 janvier, la chambre sociale de la cour d’appel rendra son arrêt. Seraient-ce donc là « les habits neufs du travail social : un management inspiré par l’idéologie libérale ambiante colorée d’un humanisme au relent caritatif qui masque la misère de la technicité des conditions matérielles de la fonction ? », interroge le syndicat.

Vous avez dit libéral ? Selon les régions et concernant essentiellement les niveaux V, les formations d’aide à la personne — très en vogue actuellement — risquent de transformer peu à peu ce champ d’activité en un marché où la compétitivité s’oppose à une dimension de mission de service public, avec en corollaire une logique obligée de rentabilité.

La détérioration des conditions de travail des personnels des instituts de travail social ne peut qu’entraîner la dégradation des formations. Celles-ci doivent pourtant évoluer : la mise en place de passerelles permettant de manière continue un accès aux différentes formations au sein d’une même branche (conseillère en économie sociale et familiale, assistant social, éducateur, par exemple) doit pouvoir ainsi s’envisager, en lien avec l’université et dans le cadre européen du LMD (licence/master/doctorat).

De même, la validation des acquis de l’expérience (VAE) ne peut pas au final « offrir une certification pour un coût moindre » ; au contraire, les formations qualifiantes, débouchant sur des diplômes et traduites dans des conventions collectives, doivent être sauvegardées. Le cadre de la mission spécifique des personnels des centres de formation est à « maintenir et améliorer » et les conventions collectives en vigueur à respecter par les régions. Une circulaire de conventionnement de 1988 avait défini les cadres d’exercice de la mission de formateur et donné un ratio de onze bénéficiaires de formation pour un formateur. Tombée aux oubliettes, ayant certes besoin d’être réactualisée, elle donne néanmoins des bases explicites.

En 1945, le Conseil national de la Résistance (CNR) avait ainsi encadré les missions de formation en travail social : liberté d’élaboration des projets pédagogiques, égalité de traitement sur l’ensemble du territoire, mise en œuvre d’une réelle solidarité pour les missions du travail social… Ne régressons pas.