N° 839 | du 3 mai 2007

Faits de société

Le 3 mai 2007

Quel projet de société pour l’après 6 mai ?

Joël Plantet

On n’avait pas vu une telle participation électorale depuis 1965. Mais l’un des deux finalistes s’est rapproché, à s’en brûler les ailes, de ce que nous avions mis à distance au second tour de 2002. Le travail social, ses valeurs, son avenir sont fortement concernés. Dimanche, il nous faudra voter pour un projet de société

Le 2 mai 2002, Lien Social avait, sans surprise, appelé à voter contre Le Pen : de tous horizons de notre champ social, des intervenants, connus ou non, avaient analysé comment nos missions, nos valeurs seraient radicalement balayées par l’intolérance et la xénophobie (n° 620).

Aujourd’hui, à l’avant-veille d’un second tour décisif, force est de constater que des passerelles ont été récemment franchies, d’inquiétants rapprochements opérés entre la droite dite classique et l’extrême droite. Le candidat UMP a fait beaucoup, par exemple, pour ethniciser la crise des banlieues ; il a géré avec violence la question des élèves sans papiers. Fustigeant sans relâche une immigration « non maîtrisée », promettant de durcir les tests de langue française et les conditions d’accueil des étrangers, il n’a cessé de surenchérir sur l’identité nationale, allant jusqu’à se prononcer pour un ministère du même nom, en y accolant l’Immigration.

Le 22 avril, cette droite ô combien décomplexée a ainsi proprement siphonné les voix lepénistes. Entré en politique sous Giscard, plusieurs fois ministre, député, maire, président de conseil général, le candidat affirme paradoxalement aimer la rupture. Auteur d’un code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile (Ceseda) organisant une immigration « choisie », n’hésitant pas à reprendre quasiment mot pour mot, le 22 avril… 2006, une provocation lepéniste — « si certains n’aiment pas la France, qu’ils ne se gênent pas pour la quitter »… —, il a considérablement durci certaines approches et entretient les pires tensions sociétales. Comment les banlieues réagiront-elles à son éventuelle élection ?

Plus largement, de récents indicateurs ont nourri nos inquiétudes : il y a quelques semaines, l’Observatoire national de la délinquance, avec la commission informatique et libertés (CNIL), avaient pointé l’usage excessif des fichiers de police (STIC + JUDEX = 24,4 millions de Français fichés). Le rapport de la Haute autorité de lutte contre les discriminations (Halde) soulignait le mois dernier la multiplication de celles-ci, le racisme — principalement dans l’emploi et le logement — arrivant largement en tête ; le droit d’asile se rétrécit comme peau de chagrin…

En outre, le chemin du candidat UMP est décidément balisé de fâcheux « malentendus lexicaux ». On a vu l’étendue des dégâts durables commis par la désignation d’une « racaille » à nettoyer de la manière que l’on sait. Nombre d’observateurs s’interrogent sur le climat social en cas d’élection. Il a fait bondir les parents d’élèves en n’acceptant pas qu’ils « soient considérés comme des membres parmi d’autres de la communauté éducative ». Réactivant une guerre malsaine entre l’inné et l’acquis, il incline « à penser qu’on naît pédophile » ou que certains jeunes sont suicidaires « parce que, génétiquement, ils avaient une fragilité, une douleur préalable ». Avec le candidat UMP, tout devient simple.

Votée le 5 mars dernier, la loi de prévention de la délinquance alerte tout particulièrement les travailleurs sociaux. Le 23 avril dernier, le collectif unitaire de résistance à la délation avait invité à un débat à la bourse du travail de Paris : salle archi-comble, et expression vive, sur le terrain, des angoisses. De nouveaux fichiers prévus par cette loi (concernant d’une part l’information du maire, d’autre part les hospitalisations d’office), un article 8 qui met fin au secret professionnel tel qu’il existait, le contrôle accru — et la stigmatisation — de certaines familles « à risque », tout cela change profondément la nature du travail social.

De même, les coups portés à l’ordonnance de 1945, l’apparition de peines planchers (dès juillet, si…), la création de nouveaux délits, la confusion entretenue entre « prédiction » et « prévention »… La ligue des droits de l’homme dénonce une pente dangereuse, depuis la loi Perben I qui, en 2002, alourdissait déjà les sanctions éducatives. Actions envisagées : interpeller les candidats des élections législatives et municipales sur la mise en place concrète de ces nouvelles dispositions, mieux informer le secteur associatif (un tract devait être distribué à la manif du 1er mai), remettre à l’ordre du jour la question d’un code de déontologie pour les éducateurs…

L’association nationale des assistants de service social (ANAS) a pour sa part adressé une lettre aux deux candidats finalistes, avec cette question : « Que comptez-vous faire pour assurer le respect de leur vie privée aux personnes aidées par les travailleurs sociaux ainsi que le respect de l’obligation de secret professionnel des assistants de service social et de l’ensemble des professionnels qui y sont soumis ? »

Dimanche, deux représentations de la société, deux visions du monde sont en compétition. Controns sans hésiter la plus dangereuse.