N° 676 | du 4 septembre 2003 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 4 septembre 2003

« Que veut faire la société de son école ? »

Propos recueillis par Katia Rouff

Pour Marie-Danielle Pierrelée, Principale du collège expérimental Anne Frank au Mans, l’École de la deuxième chance a ses mérites. Mais il ne faudrait pas oublier que c’est à l’école de donner à chaque enfant toutes les chances d’insertion.

Que pensez-vous des mesures d’insertion professionnelle nouvelles comme l’École de la deuxième chance ?

Je pense que les dispositifs qui visent à remettre les jeunes dans une dynamique d’insertion sont positifs, l’École de la deuxième chance comme d’autres. Mais il ne faut pas oublier que ces mesures se développent sur l’échec de l’insertion par et dans l’école. A quand l’école qui donnerait à tous la possibilité de s’insérer dans la vie professionnelle mais aussi dans la vie sociale, dans la cité ?

Je regrette aussi que seul les jeunes majeurs soient accueillis dans ce dispositif. Les mécanismes d’exclusion sont visibles bien plus tôt et on rend les choses plus difficiles à régler quand on les laisse se dégrader plus longtemps. La particularité des jeunes adultes accueillis est d’avoir eu des problèmes avec leur scolarité : échec scolaire, arrêt avant l’obtention d’un diplôme ?

Pourquoi autant d’élèves sortent-ils du système scolaire en échec voire sans avoir acquis les connaissances de bases ?

Aujourd’hui, l’école fonctionne sur un double langage : tous les enfants ont droit à l’école, très longtemps. Mais en même temps, l’école repère et marginalise très vite ceux qui ne réussiront pas dans la compétition qu’elle instaure entre les élèves. Elle ne se donne pas pour mission de former tous les élèves : elle accepte très bien que certains enfants la traversent sans apprendre quoi que ce soit. Elle en place même certains dans des situations où de fait, ils ne peuvent pas apprendre, quand « on fait passer » dans la classe supérieure des enfants qui ne pourront pas suivre faute de savoir quoi en faire ?

Le vrai travail de l’école consiste à classer les enfants à partir de compétences validées à l’école et pas toujours transmises à l’école. Dans ce contexte-là, il n’est pas étonnant que des élèves n’acquièrent pas les compétences de base. Ceux qui se sentent laissés de côté très tôt désinvestissent des apprentissages et se réfugient dans la passivité, avant de basculer parfois plus tardivement dans la violence.

Les enfants ont-ils de plus en plus de difficultés personnelles qui viennent parasiter l’apprentissage ?

Oui. Les enfants qui sont par exemple dans la toute-puissance ne sont pas en position d’accepter les déséquilibres, les incertitudes qui sont liés à tout apprentissage. Beaucoup d’adolescents sont aussi dans des positions de prestance où il est vital de sauver la face pour protéger un tragique manque de confiance en soi. Mais il faut voir en même temps que l’école renforce les difficultés personnelles des enfants qui arrivent en situation de fragilité. En renvoyant sans arrêt certains élèves à leur échec, elle renforce leur mauvaise image d’eux-mêmes et rend les démarches d’apprentissage encore plus insurmontables. On ne fait pas les efforts indispensables pour apprendre quand on pense que de toute façon on n’y arrivera pas.

Que pensez-vous des nouvelles pratiques : méthode globale, interdiction de mettre un zéro, pas de redoublement si les parents le refusent ? N’est-ce pas une manière de surévaluer l’enfant ?

Toutes les mesures peuvent être les pires ou les meilleures selon le sens qu’elles prennent dans le contexte où elles sont vécues. Prenons par exemple la question des notes. Des pédagogues, des chercheurs ont fortement mis en évidence les ravages sur les élèves des zéros, des appréciations méprisantes sur les bulletins, des humiliations, voire des vengeances par notes interposées. On en a tiré des formules préconisant de ne pas mettre de zéros ? Mais le mépris peut se manifester de mille autres manières dans une classe.

Par ailleurs, on peut très bien dire à un élève avec qui la confiance est établie depuis longtemps qu’on est étonné de sa médiocre performance dans un cas particulier, essayer de comprendre avec lui ce qui en est à l’origine : question mal comprise, manque de concentration pendant le devoir pour une cause bien précise, manque de sommeil la nuit précédente ?. Les causes peuvent être très différentes. Englober tout ça dans une note moyenne pour ne pas bloquer l’élève peut aussi relever du désintérêt profond que l’on porte à son travail. S’il y a des choses à combattre, c’est le mépris, l’humiliation, l’indifférence. Avec notes ou sans notes !

Vous appelez de vos voeux une restructuration de l’école. De quelle manière ?

La façon dont l’école est organisée produit de l’échec, de la marginalisation. Il y a donc lieu de repenser la façon dont nous accueillons et regroupons les élèves, le type de travail dans lequel nous les engageons. C’est ce que nous essayons de défricher dans le collège expérimental Anne Frank au Mans. Mais nous voyons que ce type de changement suscite beaucoup d’inquiétudes et de résistance chez les enseignants. Un vrai débat de la société tout entière est nécessaire.

Que veut-elle faire de son école : une machine à trier et à sélectionner ? Un lieu d’apprentissage du monde et des relations coopératives avec les autres ? Un endroit où chacun peut venir chercher comme dans un libre-service les savoirs dont il a besoin pour accéder au métier souhaité ? Les réponses que l’on donne à cette question engagent fortement l’avenir des jeunes, de notre société et de la planète. Ce n’est pas aux enseignants seuls d’en décider. Chacun de nous doit se sentir concerné, comme citoyen, par ce qu’il convient de faire de l’école et à l’école.

Marie-Danielle Pierrelée est principale d’un collège expérimental au Mans, le collège Anne Frank depuis septembre 2001. Elle a publié entre autre Pourquoi vos enfants s’ennuient en classe (Syros) et L’insurgée (Seuil).


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