N° 892 | du 10 juillet 2008

Faits de société

Le 10 juillet 2008

Que faire des quartiers relégués ?

Joël Plantet

Emploi, réussite éducative, désenclavement, sécurité, gestion urbaine de proximité… Les priorités énoncées se suivent et se ressemblent sur un air déjà connu. Aujourd’hui, la mesure phare du dernier plan banlieues est un « contrat autonomie ». L’incertitude règne sur la question des moyens

« EDVIGE » veille sur vous. Par décret du 27 juin, un nouveau fichier centralise les informations relatives aux « individus, groupes, organisations et personnes morales qui, en raison de leur activité individuelle ou collective, sont susceptibles de porter atteinte à l’ordre public ». Se prenant probablement pour la ministre de l’Intérieur, la Garde des Sceaux avait déclaré, après de récents incidents parisiens, vouloir s’intéresser de plus près aux « bandes organisées », l’idée étant de les « identifier, d’anticiper leurs mouvements, de savoir comment elles se construisent, comment elles fonctionnent, comment elles agissent ».

Alors qu’un autre fichier, le STIC, recense déjà les auteurs d’infractions constatées, il s’agit maintenant de ficher les hypothétiques semeurs de troubles. Nouveauté, des mineurs de treize ans – âge de responsabilité pénale – n’ayant encore commis aucun acte répréhensible pourront être ainsi catalogués. La commission nationale Informatique et Libertés n’apprécie que modérément : « Le traitement de telles données appelle l’adoption de garanties renforcées et doit être encadré de façon à lui conserver un caractère exceptionnel et une durée de conservation spécifique. » La Ligue des droits de l’homme estime plus crûment, elle, que « le contrôle social tient lieu de politique sociale, le plan Marshall annoncé se transformant en plan Orwell. »

À propos, où en est-on du plan banlieues, mistigri interministériel ? « Nous allons réinventer la ville », avait fanfaronné Sarkozy en le lançant le 20 juin sous l’intitulé émérite Espoirs banlieue. Après deux ans de totale inexistence (dernière réunion en mars 2006 !), le comité interministériel des villes (CIV) s’est enfin reconstitué, avec onze ministres entourant le premier d’entre eux. Alors, quel espoir, pour quelles banlieues ? Après les violences urbaines d’octobre 2007 à Saint-Dizier (Haute-Marne), les habitants avaient fait part aux psychologues de la cellule de crise de leur profond « sentiment d’abandon et d’impuissance »… Aujourd’hui, le désenclavement de 152 quartiers prioritaires est annoncé, mais aussi le déploiement de 4 000 policiers supplémentaires sur trois ans et la création d’une centaine d’unités territoriales pour lutter contre les violences urbaines. Des délégués de cohésion – des « policiers réservistes » – entre la population et la police seront créés. Au total, le plan devrait concerner 215 quartiers.

Absence de précision sur le montant global des fonds mobilisés

Les réponses se déclinent à l’anglo-saxonne : coaching pour l’emploi, « busing » pour l’école (des élèves de CM1 et CM2 de cinquante quartiers sont acheminés en bus vers d’autres établissements). À la recherche d’un peu moins d’inégalités, les écoles de la deuxième chance — création annoncée de 12 000 places d’ici à 2010 — pourront désormais collecter la taxe d’apprentissage. Quatre mille places (dont 1400 à la rentrée prochaine) dans des « internats d’excellence » sont prévues, de même que trente « pôles d’excellence » éducative sont engagés dans les quartiers prioritaires. L’accompagnement éducatif se généralisera dans 4100 écoles primaires et certains collèges, à raison de deux heures d’accueil après les cours. En outre, 5 % des meilleurs élèves de chaque lycée d’enseignement général et technologique devront être accueillis en classes préparatoires.

Du côté de l’emploi, la création d’un « contrat d’autonomie » est prévue pour accompagner 45 000 jeunes de moins de vingt-six ans ces trois prochaines années. Ce dispositif leur permettra d’être coaché pour la recherche d’emploi, puis suivi pendant les six premiers mois en poste, l’objectif restant de « diviser par deux le chômage des jeunes dans les cités ». Une cinquantaine d’entreprises se sont déjà engagées à embaucher 40 000 jeunes des quartiers entre 2008 et 2010. Dans ces mêmes quartiers dits « sensibles », une aide sera mise en place pour soutenir 20 000 nouveaux entrepreneurs par an.

Installés dans les quartiers en difficulté, 350 délégués du préfet, volontaires, représenteront autant que faire se peut la politique de la ville, avec la lourde charge d’incarner, selon le vœu de Fadela Amara, « le retour de la République et de l’État au cœur des cités ». Cela sera-t-il seulement possible ? On a déjà du mal à les recruter. « Le travail de reconquête qui les attend dans certains quartiers sera extrêmement difficile, y compris en termes de violences », admet la secrétaire d’État à la Ville. La ministre du Logement, Christine Boutin, entend pour sa part réintroduire modestement « des gardiens dans tous les immeubles de banlieues afin d’assurer le lien social ».

Malheureusement, une fois de plus, il a bien plus été question d’objectifs que de moyens : une vague indication de « redéploiement de crédits » a surligné l’absence de précision sur le montant global des fonds mobilisés. Chaque ministère devra élaborer un projet triennal et le financer avec son budget propre. Les associations, elles, se plaignent toujours autant des restrictions de subventions.

En un malicieux clin d’œil de l’actualité, on apprenait dans le même temps que 83 communes franciliennes sur 181 (c’est-à-dire 44 %) n’avaient pas respecté les objectifs fixés par l’Etat en matière de construction de logements sociaux pour la période 2005 - 2007.