N° 788 | du 9 mars 2006 | Numéro épuisé

Faits de société

Le 9 mars 2006

Que devient la question sociale ?

Joël Plantet

L’absence de statistiques concernant notre secteur et l’insuffisante prise en compte des besoins à venir traversent deux rapports récents : celui de l’Inspection générale des affaires sociales — qui préconise aussi d’autres pratiques de travail social… —, et celui de la Cour des Comptes. La pénurie de diplômes se fait sentir et la validation des acquis de l’expérience peine à se mettre en place, faute de moyens

Publié en début d’année et intitulé L’intervention sociale : un travail de proximité, le rapport annuel de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) évoque le malaise des travailleurs sociaux et les lacunes de leur intervention auprès des différents publics, principalement pour ce qui concerne les enfants maltraités, les jeunes allocataires du RMI et les personnes isolées.

Même si « les élus commencent vraiment à s’intéresser au travail social », une méconnaissance globale du secteur — qualifié parfois de « nébuleuse » ou de « vaste mille-feuilles »… — persiste. Les travailleurs sociaux (en premier lieu assistants sociaux, conseillers en économie sociale et familiale, éducateurs) sont considérés comme « isolés et peu soutenus »… Pourtant, la nouvelle phase de décentralisation (depuis le 1er janvier 2005, la région « définit et met en œuvre la politique de formation des travailleurs sociaux »), certains procès retentissants en protection de l’enfance, de gravissimes incendies d’habitats précaires et les émeutes de novembre 2005 ont récemment mis en lumière les enjeux de l’action sociale.

Par ailleurs, la démographie des professions sociales mérite d’être étudiée. Sont actuellement dénombrés 38 000 assistants sociaux, 93 000 éducateurs, 36 000 animateurs et 167 000 autres travailleurs sociaux : aides médico-psychologiques, auxiliaires de vie sociale, techniciens de l’intervention sociale et familiale… Avec les assistantes maternelles (380 000) et les agents de développement local, chefs de projet, ingénieurs sociaux, coordinateurs et chargés de missions divers, le total dépasse 800 000… En France, note le rapport, les travailleurs sociaux sont désignés comme tels par le ministère ; au Québec, ils sont reconnus comme tels par l’Ordre professionnel des travailleurs sociaux. Une piste à suivre ?

« L’usager n’est pas encore reconnu comme acteur et coproducteur de l’intervention », constate encore l’IGAS, en ajoutant ironiquement : « Au regard des préconisations européennes, force est de constater que la France ne se caractérise pas par une longue tradition de regroupement des usagers en association et de participation ». L’Inspection générale recommande de partir « des potentialités plutôt que des manques » et de développer une approche plus globale et précoce, en considérant la personne dans son environnement et dans ses relations, plutôt qu’en l’enfermant dans telle catégorie fondée sur telle caractéristique.

Ainsi que l’avait établi Michel Autès voici quelques années, le travail social, rappelle l’écrit, relève d’une triple généalogie : suppléance familiale, action éducative, éducation populaire. Mais l’approche doit aujourd’hui être plus collective : « Le travail social communautaire est une technique d’intervention sociale fondée sur la mobilisation et la participation des citoyens pour résoudre leurs problèmes collectifs ». Le développement social local (DSL) doit être généralisé, mais aussi l’évaluation des pratiques, dans un contexte de décloisonnement du secteur : les instituts de formation sont invités à investir ces champs.

La Cour des Comptes relève des besoins « très importants »

La participation de l’État dans l’intervention sociale est devenue très faible, établit encore l’IGAS : en 2003, seulement 76 millions d’euros étaient inscrits au budget de l’État en crédits d’intervention et de travail social, à rapprocher des trois milliards de dépenses de l’action sociale des caisses d’allocations familiales ou des quinze milliards de crédits d’action sociale des départements… « Il est nécessaire de développer les études économiques et financières sur les questions d’intervention sociale, de disposer d’ordres de grandeur robustes pour planifier l’action publique, notamment en termes de formation », préconise le rapporteur.

Parallèlement, la Cour des Comptes consacre un chapitre important de son rapport annuel au rôle de l’État dans la formation des travailleurs sociaux à l’heure de la décentralisation [1]. De fait, elle surligne le rôle central de l’État malgré les différentes étapes de la centralisation. Elle relève des besoins « très importants » de formation et un nombre de diplômes « encore insuffisant » dans un contexte d’absence de pilotage, d’« offre dispersée et insuffisamment connue » : elle espère que les « plates-formes d’observation sociale » installées dans les régions pourront améliorer cet état de fait.

Même s’il a augmenté d’environ 26 % entre 1999 et 2003, le nombre de diplômes reste insuffisant, notamment pour les conseillers en économie sociale et familiale (CESF) et dans le champ de la médiation familiale. La Cour développe le « cas sensible de l’aide à domicile » dont 80 % des professionnels ne sont pas diplômés, déplorant un « engagement fluctuant de l’État » dans ce secteur. Enfin, la mise en place de la validation des acquis de l’expérience reste sous dimensionnée faute de moyens conséquents : la direction générale de l’action sociale devra probablement gérer 60 000 dossiers en 2006 (contre 5000 en 2003), tout cela « en l’absence d’application informatique adaptée et de crédits suffisants ».

Cinq diplômes seulement sont actuellement accessibles par la VAE, alors qu’il était prévu que tous les titres du travail social soient concernés à la fin de l’année 2005 et que l’administration, visiblement, n’est pas « en état de faire face » à l’afflux des candidatures.