N° 968 | du 8 avril 2010

Faits de société

Le 8 avril 2010

Quartiers oubliés, effacés, désespérés

Joël Plantet

Depuis trente ans, les rapports font le même constat. Relégués, abandonnés du politique, discriminés, certains quartiers connaissent comme jamais une rupture citoyenne. En témoignent les dernières élections

Lors du 5ème forum urbain mondial, le 22 mars, l’ONU s’est alarmée de la fracture sociale dans les villes, à l’échelle mondiale. Son rapport signalait une « majorité de la population urbaine empêchée de satisfaire ses besoins élémentaires pendant qu’une minorité bénéficie du progrès économique et social ». Le forum reprenait l’idée d’une reconnaissance d’un « droit à la ville » exprimée par le sociologue Henri Lefebvre dès 1968.

Quelques semaines auparavant, en septembre 2009, un rapport parlementaire avait d’ailleurs plaidé pour la suppression des ZUS, jugées inutiles, pour les remplacer par une politique de contractualisation entre État et communes, en proposant « d’élargir le champ actuel des contrats urbains de cohésion sociale (CUCS), au service d’un véritable projet territorial ». De fait, il s’agit, selon les élus signataires, de redessiner la politique de la ville en tant que « transition vers un retour au droit commun pour tous ». Cinq millions d’habitants seraient-ils laissés à l’abandon ?

Le 30 novembre dernier, l’observatoire national des zones urbaines sensibles (Onzus) avait lui aussi dressé le constat d’un « échec cuisant » de la politique de la ville en France, que ce soit à travers les indicateurs sociaux de l’emploi, de la réussite scolaire, des revenus, etc. Le taux des habitants de ZUS (au nombre de 751) vivant en dessous du seuil de pauvreté – plus de 33 % en 2007 – est en augmentation, particulièrement chez les mineurs, puisque le taux atteint 44,3 % pour une génération de plus en plus considérée comme sacrifiée. La proportion des jeunes au chômage ou en inactivité est aujourd’hui deux fois plus importante dans ces quartiers qu’ailleurs. De l’avis même des élus, les effets du plan Espoir banlieue – lancé il y a maintenant deux ans – sont invisibles, et la sacro-sainte sécurité, aux enjeux électoraux bien connus, est privilégiée par le politique. Autre exemple significatif de l’abandon de ces zones : la densité de professionnels de santé par habitant est bien moindre en ZUS que dans le reste du territoire.

Dans la même veine, un autre rapport, émanant celui-ci du comité d’évaluation et de suivi de l’agence nationale de rénovation urbaine (ANRU) avait révélé en novembre que les opérations engagées depuis 2004 pour réduire les ghettos urbains n’avaient pas produit d’effets : pas plus de mixité sociale, peu de quartiers réhabilités en regard des objectifs fixés, absence de solidarité des communes les plus riches, désengagement de l’État…

Comment s’étonner, dans ce paysage d’inégalités maintenues, que certains de ces quartiers se sentent exclus du système électoral ? Avec ses records d’abstention – parfois près de 80 % – la gravité de la crise de confiance politique et une certaine rupture citoyenne se sont largement vues confirmées. Des territoires sans existence politique ? Ali Soumaré, dont le casier judiciaire fut honteusement manipulé par ses adversaires dans le Val-d’Oise, a obtenu un brillant résultat, avec un score frisant les 50 %. Dans d’autres banlieues, en revanche, les candidats se sont heurtés à une participation dérisoire : 11,7 %, comme ce fut le cas dans un quartier des Mureaux (78), par exemple…

L’association AC le feu, dont certains membres étaient parfois candidats, reconnaît l’ampleur du désastre. En outre, pour parachever ce phénomène d’auto-exclusion électorale, ceux qui ne sont pas inscrits sur les listes (par ignorance ou par choix, le plus souvent des jeunes) ne sont toujours pas comptabilisés, et peuvent encore atteindre, selon le Centre d’analyse stratégique, jusqu’à 25 % dans certains quartiers. Alors, à quand des politiques sociales volontaristes ?