N° 651 | du 30 janvier 2003 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 30 janvier 2003

Quand l’informatique se met au service du handicap

Joël Plantet

Thèmes : Informatique, Handicapés

Être jeune, lourdement handicapé et croire en un possible avenir professionnel, voire même en milieu ordinaire : une gageure ? L’« atelier autonome de publication » a voulu relever ce défi. Pour ce faire, il a mis sur pied une formation professionnelle sur deux ans

Sur « son » bel iMac bleu, Vincent, dans son fauteuil, peaufine son recueil de poèmes pleins de métaphores et de lumière ; supporteur footballistique acharné du PSG, Malik collecte des articles — via internet ou la presse écrite — et met en page ce qui sera son prochain papier ; Django bosse avec un groupe de rappeurs et travaille à la jaquette de leur prochain CD ; avec son pote Abdel — tous deux basketteurs, même si Django est lui aussi en fauteuil… — ils préparent leur contribution au prochain AAP Infos, le bulletin d’information de l’Atelier autonome de publication [1].

Ils ont tous d’importantes déficiences motrices accompagnées parfois de pathologies associées, et des histoires familiales qui peuvent être difficiles. Ils sont arrivés au centre Saint-Jean de Dieu de la manière la plus classique qui soit, via la Commission départementale d’éducation spéciale (CDES). Jeunes majeurs pour la plupart, sans prise en charge, certains étaient à la rue lorsqu’il leur a été proposé d’intégrer la formation.

Depuis septembre 2001, en effet, un atelier de publication assistée par ordinateur (PAO) a vu le jour, avec l’objectif de préparer huit jeunes à l’insertion en milieu protégé… voire ordinaire. La formation s’envisage sur deux ans, répartie en cours ou activités : PAO (13 heures), soutien scolaire en français, en anglais et en maths (6 heures), gestion et économie familiale (3 heures), atelier journal (1 heure), session informatique (2 heures), sports ou loisirs (3 heures).

Concernant la partie technique, les jeunes apprennent à piloter un ordinateur, partager des fichiers, travailler en réseau ; ils se familiarisent avec les principaux logiciels, mettent en page le texte et l’image, réalisent des projets graphiques : papiers à lettre, affiches, cartes de visite, publicité, etc. Mais l’ordinateur permet aussi quelques apports théoriques : en français, par exemple, via les correcteurs (ah, l’orthographe…), en mathématiques (numération binaire, croquis cotés), en anglais (comprendre certaines indications informatiques)… Les connaissances de la chaîne graphique concernant les papiers, l’impression, sont assez vite acquises, de même que les règles de typographie (polices, couleurs…). Des notions de droit du travail et commercial seront dispensées aussi.

Leurs iMac sont en réseau, et reliés au puissant ordinateur d’Éric Bernal, le formateur. Passionné de son affaire, professionnellement issu du monde de la photogravure, plus que compétent en imprimerie et mise en page. Il s’appuie sur plusieurs logiciels — Adobe, Photoshop, Illustrator… —, mais aussi sur des photocopieurs couleur et noir et blanc, un scanner et un appareil photo numérique. Il a mis au point tout un programme : sensibilisation à l’écriture et à l’imprimerie à travers l’histoire (Gutenberg, les moines copistes, la presse à travers les âges) ; la maquette ; le texte (polices, règles de typographies, termes techniques…) ; apprentissage de logiciels, prise en main, division d’espace, retouches d’images ; travaux pratiques, enfin : exercices de mise en page, création d’un journal, cartes de visite, prises de vues numériques, etc.

Les jeunes, eux, sont carrément motivés. Une preuve ? Ce sont eux, nous explique-t-on, qui ont insisté pour être notés à leur évaluation mensuelle. Sous forme de contrôle des connaissances, des questions simples au début, puis de plus en plus compliquées, balisent en effet l’appréciation de leur travail : qui a inventé l’imprimerie ? Combien fait le format A4 ? Citez trois polices de caractères… À quoi correspond le 200 % ? Que signifie « free » ou « bold » ? Etc.

Le cadre est confortable, à la manière de ces bonnes vieilles associations (c’est en 1858 que les Frères de Saint-Jean de Dieu avaient fondé leur premier accueil pour garçons infirmes) disposant d’un joli patrimoine immobilier : ici, un parc de 99 hectares peuplé d’arbres aux essences précieuses (séquoias californiens, tulipiers de Virginie, cèdres de l’Atlas, cyprès de Louisiane, araucaria chiliens, et plein d’autres…), ses deux lacs et ses chemins forestiers ; dans le parc, son château féodal, XIe siècle s’il vous plaît, le tout étant situé à Bruyères-le-Châtel, petit patelin de l’Essonne, à une quarantaine de kilomètres de Paris.

Quid des contacts avec l’extérieur ? Des sorties sont organisées en lien avec l’activité (une expo de la Bibliothèque nationale, par exemple, la Semaine européenne des technologies de l’information (SETI) ou encore un forum organisé dans le cadre de la Semaine pour l’emploi des personnes handicapées), des compétitions de basket fauteuil, des échanges avec d’autres groupes… Il y a quelques mois, par exemple, une dizaine de jeunes d’un centre de l’APAJH, scolarisés en section d’enseignement général et professionnel adapté (SEGPA), venaient découvrir le fonctionnement de l’atelier.

Des échanges locaux se mettent en place. Le maire de Bruyères-le-Châtel est déjà venu rencontrer les jeunes et même faire un brin d’éducation civique (la quasi totalité des jeunes du groupe est en mesure de voter…). Par ailleurs, le vieux château peut se visiter. En juin 2002, une journée portes ouvertes à l’AAP, était co-organisée avec le comité des fêtes du village (celle de l’année précédente avait vu passer entre 200 et 300 personnes) ; une braderie y a permis toutes sortes d’échanges.

Pour la seconde année, des stages leur sont proposés : une semaine d’observation suivie d’un autre stage, en situation professionnelle, de plusieurs semaines ; on a pu noter aussi une progression dans la qualité artistique du bulletin AAP Infos, qui a, il y a peu, intégré la couleur. Pour la nouvelle année 2003, le numéro 4 faisait le récit, appuyé sur une bonne demi-douzaine de photos couleur et sur une maquette rénovée, de la période de Noël dans l’institution. Enfin, un nouveau groupe a démarré, avec un effectif doublé.

Quels débouchés ? C’est un vrai pari. Au mieux, une intégration en milieu ordinaire, via l’Agefiph. Le jeune ne quittera la formation qu’avec une attestation et un press book à faire valoir ; le reste est question de réseau, de contacts, de démarches. Ils sauront fabriquer un bulletin, faire une maquette, organiser un espace d’imprimerie. Tout un potentiel qui pourra être utilisé… Certains (la plupart ?) iront en atelier protégé ou en centre d’aide par le travail. L’un d’eux, Icham, a d’ores et déjà trouvé un emploi en CDD dans une grande surface. Trois autres démarrent ce mois-ci un stage de six mois, soit en imprimerie, soit en maison de la presse. Il sera en tout cas intéressant de prendre des nouvelles de leur devenir l’an prochain.


Des solutions informatiques pour les personnes handicapées

Le Centre d’information et de solutions pour personnes handicapées (CISPH) [2] fait partie de l’accord d’entreprise signé par IBM en 1988, dans le cadre de la loi en faveur de l’emploi des personnes handicapées. Son rôle est d’élaborer, présenter et proposer, en collaboration avec différents partenaires, des solutions informatiques pour les personnes handicapées dans les entreprises et les organismes spécialisés : associations, institutions, établissements d’enseignement, de formation et de réadaptation professionnelle. Il donne également des conseils sur l’ergonomie des situations de travail informatisées.

Parmi les solutions proposées, on trouve un navigateur Internet pour personnes non et malvoyantes. Il leur permet d’accéder aux pages web et de gérer le courrier électronique en restituant leur contenu sous forme vocale. Pour les personnes handicapées motrices, Via Voice, un logiciel de dictée personnelle, permet de saisir du texte sans utiliser le clavier et de piloter l’ordinateur et son environnement. IBM SpeechViewer III, est un logiciel pour professionnel de l’orthophonie. Il met à la portée du praticien des outils de haut niveau pour la mise en évidence des paramètres acoustiques et des exercices simples et ludiques au service de la rééducation du patient. Pour les personnes déficientes auditives, IBM Visio Communication, est une solution de communication visuelle par Webcam et liaisons haut débit basées sur la visioconférence.


[1Atelier autonome de production (AAP) du Centre Saint-Jean de Dieu - 2, rue de la Libération - 91680 Bruyères le Chatel. Tél. 01 64 90 91 35. mail : atelier_autonome@yahoo.fr

[2IBM France - CISPH - Service 2485 - Tour Descartes - 2, avenue Gambetta - 92066 Paris La Défense cedex. Tel. 0 801 835 426


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