N°  | du 13 avril 2005 | Numéro épuisé

Critiques de vidéos

Le 13 avril 2005 | Réalisation Patrick Le Ray

« Quand j’aurai 20 ans, je serai grand... »

Katia Rouff

(2002 - 90 mn)
ArtScenic production
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35207 Rennes cedex 2
Tel 08 70 66 50 88
mail : artscenic.production@free.fr

Thème : Institution

Le réalisateur Patrick Le Ray filme la vie au quotidien dans un institut médico-éducatif. La structure accueille des élèves de 6 à 20 ans. À 20 ans, il faut partir et c’est pas facile.

L’institut médico éducatif (IME) Le Baudrier à Saint-Sulpice-la-forêt, près de Rennes, accueille des enfants et des adolescents âgés de 6 à 20 ans qui présentent des déficiences intellectuelles. Le réalisateur Patrick Le Ray a passé deux ans à les filmer dans leur vie quotidienne. « Les enfants habitués aux visites m’accueillaient avec curiosité mais sans surprise. Affiché dans le hall d’entrée, je remarquais mon courrier demandant l’autorisation de tourner. Une simple lettre, qui n’expliquait rien. Je n’avais pas grand-chose à proposer pour rassurer l’institution et les parents sur mes intentions. Je venais, sans certitude et sans préjugés. Je voulais partager le quotidien de ces enfants, sans que leur histoire me soit expliquée », évoque-t-il.

Son film « Quand j’aurai 20 ans, je serai grand », relate la rencontre telle qu’elle s’est déroulée. « Le montage traduit mes premières impressions pour petit à petit, pas à pas, ouvrir des portes. Ce n’est pas un regard extérieur, mais juste au début une certaine distance pour ne rien troubler ». Le spectateur se sent lui aussi en visite dans l’IME. Les images lui arrivent d’abord un peu en vrac et petit à petit, il prend ses points de repère. La rentrée scolaire. Des enfants : Marion, Florian, Guillaume… chantent, regardent des photos avec leurs éducateurs, préparent leurs vœux pour le père Noël. Florian, un petit garçon roux de 6 ans, tout nouveau, a manqué de respect à ses camarades. L’éducateur le prend à part et le dispute, puis le laisse rejoindre le groupe à condition qu’il respecte les autres. Florian accepte mais il craque. Il pleure. Il pose sa tête sur l’épaule de son voisin, un petit garçon comme lui, avec des lunettes vertes. Celui-ci, un doigt sur les lèvres, chuchote à l’attention de tous : « Chut Florian dort ». Florian doucement s’apaise.

Lors du repas de Noël, tout le monde est là, éducateurs, enfants, adultes, la scène est filmée tranquillement. De même que l’arrivée du père Noël, dans un hélicoptère bleu flambant neuf et la joie des enfants.
La journée portes ouvertes est l’occasion pour les élèves et les éducateurs de montrer ce qu’ils font à l’IME : l’atelier couture, la salle d’ordinateur… Celui, pour de nouveaux parents, de visiter la structure.

Au fil des jours, la complicité s’installe entre les élèves et le réalisateur. A sa question sur la différence entre une maîtresse et une éducatrice, un jeune répond « La maîtresse s’occupe des enfants et des devoirs, l’éducatrice des handicapés ». Handicapé, c’est-à-dire ? « C’est pas nouveau, je suis né comme ça », explique Louis. Puis parlant de son avenir : « J’aimerais bien habiter dans un appartement, avoir des enfants, mais ce n’est pas possible. Faire des bébés, c’est bien, mais après il faut les élever et tout ça. Nous avons visité un CAT. Là-bas, il n’y a qu’une seule personne qui réussi à élever ses enfants, les autres sont trop fatiguées après le travail. Leurs enfants sont en familles d’accueil ». Gros plan sur Alexandre, un jeune à la bouille ronde, en bleu de travail. Il apprend avec patience à placer le fil dans l’aiguille de la machine à coudre. Céline, une jeune fille, confie son regret de ne pas s’appeler Danielle « C’est pas marrant de s’appeler Céline », dit-elle, visiblement triste et désemparée.

Les jeunes dressent la liste des courses : œufs, eau, chocolat… chacun décide d’acheter deux choses qu’il liste sur un papier. Départ au supermarché avec une éducatrice, repérage dans les rayons, recherche des aliments, pesage des carottes… autant de choses pour se débrouiller dans la vie. Certains, ceux qui ont 20 ans, vont devoir quitter l’IME bientôt.

La dernière année avant quoi ?

Ils s’y préparent, entre rêve et angoisse, comme Manuela : « Je gagnerai mon argent, je passerai mon permis, aurai une carte bleue, ferai des courses pour maman… ». Pour un autre ce sont des regrets « Je voudrais travailler chez les vrais bosseurs, pas dans un CAT », pour un troisième, de la confiance : « Je me pose des questions mais je ne m’inquiète pas trop, de toute manière on ne sera pas abandonnés ». La venue de David leur redonne de l’espoir. Cet ancien élève travaille maintenant en CAT et c’est dans sa petite voiture électrique qu’il est venu leur dire bonjour. « Sans doute pourrais-je faire pareil », rêvent-ils à l’unisson.

Mais les difficultés ne sont pas que dans la tête des élèves. Le jour de la fête de l’IME, l’équipe apprend que les 19 places en CAT promises par la préfecture au département ne seront pas attribuées. Elle est furieuse : « Les jeunes vivent ici depuis leur enfance. Arrivés à 20 ans, ils ont droit à un peu de quiétude ». Coup de massue pour les jeunes : « Il y a des gens dégueulasses, qui dépensent des sous mais pas pour aller au CAT ».
Commandé par Arte et France 3, le film, grâce au bouche à oreille, sert déjà de support dans des colloques et débats. Comme dit Stéphane, un élève : « C’est important ce film, les gens comprendront ce que ça signifie d’être handicapé. Quand tu es dans un fauteuil, tu peux pas bouger, quand tu marches normalement c’est complètement différent ».