N° 907 | du 27 novembre 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 27 novembre 2008

Quand des SDF se reprennent en main

Didier Labertrandie

Thème : SDF

Une expérience inédite est portée depuis le début des années 1990 par un groupe de sans domicile fixe de la région toulousaine. Le Groupe amitié fraternité a réussi, au fil des ans, à faire émerger une multitude de projets sociaux et culturels, dans un esprit autogestionnaire et militant unique en son genre.

Atypique mais incontournable », c’est ainsi que nombre de travailleurs sociaux qui interviennent à Toulouse auprès des sans domicile fixe perçoivent le Groupe amitié fraternité (GAF) [1]. Atypique, car bien que reconnu pour la qualité de ses interventions auprès des SDF, il ne compte aucun travailleur social en son sein. La quasi-totalité de ses salariés sont issus de la rue et nombre d’entre eux restent aujourd’hui encore administrativement déclarés sans domicile fixe.

Incontournable, car à Toulouse, les assistants sociaux comme les éducateurs (en particulier ceux qui travaillent pour le CCAS ou au sein de l’équipe mobile sociale) se tournent régulièrement vers le GAF quand ils se retrouvent démunis devant certaines situations. De même, il arrive que des particuliers, après plusieurs démarches infructueuses auprès des institutions traditionnelles, et ne sachant plus comment gérer la présence d’un groupe de SDF installés à l’entrée de leur immeuble fassent appel au GAF afin de trouver une solution humaine et pérenne. Le dernier exemple en date d’une médiation réussie du GAF remonte au mois de septembre. Des SDF campaient au bord du canal du Midi, en pleine ville, quand une jeune femme qui vivait sous une tente a été retrouvée noyée. Ce drame a provoqué un climat d’extrême tension. Le GAF est finalement parvenu à réunir autour d’une même table la mairie, les campeurs et les travailleurs sociaux. Cette rencontre a débouché sur la mise à disposition d’un terrain proche du centre, avec eau, sanitaires et électricité, où les SDF ont accepté de s’installer et de s’organiser en autogestion, dans le but de devenir les acteurs d’un projet d’hébergement durable.

Une boite à outils

Fondé voici une vingtaine d’années par un groupe de SDF qui avait décidé de se reprendre en main, le GAF se distingue par son organisation interne, basée sur la démocratie directe et la collégialité. L’ensemble des projets sont conçus, portés puis gérés par et pour les sans domicile fixe : maraudes nocturnes (le GAF a été pionnier en la matière), habitats différents, collectifs et autogérés (dont certains sont réservés aux sans domicile les plus âgés), ateliers culturels et sportifs, jardin bio en vente directe, petits déjeuners proposés au plus près des campements de fortune, café expo ouvert au public, distribution de colis alimentaires, maison de vacances, ferme de réinsertion…

Cette autogestion vécue au quotidien a naturellement développé une authentique fibre militante qui a permis de porter de nombreux combats en faveur des personnes à la rue et d’aboutir à de réels acquis. Le plus notable d’entre eux, obtenu pendant les premières années d’existence du GAF, est probablement le droit pour les SDF d’avoir une carte d’identité. Document qu’il leur était impossible d’obtenir par le passé tant que la mention d’une adresse personnelle fixe restait obligatoire. Désormais, ils peuvent donner l’adresse d’un organisme d’accueil dont la liste est fournie par la préfecture. Le groupe poursuit également une autre lutte, plus que jamais d’actualité, contre toute installation de mobilier urbain conçue pour produire de l’exclusion sociale. Et n’hésite pas, à l’occasion, à démonter des bancs comportant des accoudoirs centraux pour éviter que des personnes puissent s’y allonger. Depuis quelques temps, il mène également des actions de testing, camera cachée, pour dénoncer tous les actes illégaux de ségrégation sociale que subissent les gens à la rue, tant de la part d’élus locaux ayant entrepris de faire la chasse aux SDF, que de la part de fonctionnaires un peu trop zélés…

Des premières AG houleuses

L’histoire du GAF en tant que telle commence en 1990. Ce n’est évidemment pas un hasard si c’est également au cours de cette décennie que l’on voit s’accroître considérablement la population à laquelle on donne alors le nom de sans domicile fixe. À Toulouse, une poignée d’individus, parmi lesquels quelques personnes à la rue, s’inspirent de l’association locale, Gavroche, qui, dans les années 1980, avait permis à des SDF de s’impliquer dans la gestion d’un café sans alcool, en lien avec le comité départemental de prévention contre l’alcoolisme. Gavroche donnant des signes d’essoufflement, ce groupe informel se rapproche du Secours catholique, lequel ouvre dans la foulée un accueil de jour spécifique pour les sans domicile. Les sept bénévoles du Secours catholique et la douzaine de SDF définissent alors ce qui va rapidement prendre le nom de Groupe amitié fraternité. « L’esprit collectif a prévalu, l’idée étant que le groupe puisse aider chacun à réaliser un projet dont puisse bénéficier l’ensemble du groupe », rappelle Jean-Louis Galaup, alors jeune franciscain imprégné de la théologie de la Libération, et qui, aujourd’hui encore, avec le même souci de discrétion, n’en continue pas moins à vivre de l’intérieur l’aventure du GAF. « Les premiers projets ont surtout porté sur une offre culturelle et de loisir, comme la mise en place d’un atelier dessin ou l’organisation de sorties » se souvient-il. Tout comme il n’a pas oublié « ces premières assemblées générales où la discussion pouvait rapidement dégénérer.

Au début, ça finissait par une bagarre quasi générale deux fois par semaine, et il fallait changer une porte une fois par mois en moyenne… » C’est donc avec le temps que l’apprentissage de la démocratie directe et de la collégialité s’est affiné, tant et si bien que tous ceux qui aujourd’hui prennent part à la vie des diverses structures du GAF ne peuvent plus concevoir un autre mode de fonctionnement interne que le leur. « Au début, ça paraît très compliqué pour quelqu’un qui arrive, car il n’y a pas de chef comme on y est souvent habitués. Mais quand on a compris, on finit par trouver que ça marche plus simplement qu’ailleurs », explique Mylène, une ancienne SDF, qui vient de voir son projet de café-expo approuvé en assemblée générale, ce qui lui ouvre la porte vers un contrat aidé. Elle ajoute dans un rire : « C’est vrai que ça crée un peu de lenteur dans la prise de décision. C’est un peu comme en Suisse, on vote tout le temps ! »

Fonctionnement du GAF

Le GAF s’est structuré autour de quatre pôles d’activités implantés en huit lieux différents (lire l’article). La démocratie s’y exerce à raison d’une réunion de lieu hebdomadaire, appelée petite AG, chacun des huit lieux se réunissant ensemble en assemblée générale plénière tous les trois mois. Un conseil d’administration élu par l’ensemble des adhérents remplit pour sa part la fonction d’exécutif. C’est à partir de chacun des huit lieux actuels qu’émergent les projets, portés souvent par un, voire par plusieurs adhérents. Le projet doit être clairement défini. S’il est approuvé en petite AG, son porteur peut dès lors bénéficier du soutien d’une cellule de suivi animée par des bénévoles du GAF, ils sont une quarantaine environ, chargés notamment de faciliter les tâches administratives, de donner des contacts utiles ou d’apporter une aide initiale dans la gestion.

Au bout d’une période probatoire de cinq mois, le porteur du projet peut se voir proposer, s’il le désire, un contrat de travail (en emploi aidé jusqu’à présent dans la plupart du temps) ce qui permet de pérenniser la nouvelle activité née de ce projet. « Les projets sont à la base de notre fonctionnement », insiste Jean-Marc Legagneux, ancien SDF qui assure actuellement le mandat de secrétaire général. Au GAF, la création d’emplois n’est pas une finalité. Les contrats ne sont jamais préexistants. Ils ne sont là que pour entériner le parcours d’une personne. « Rien ne sert d’offrir un travail aux gens s’ils ne s’en saisissent pas comme d’un tremplin » ajoute-t-il. Aujourd’hui, une quarantaine de personnes sont identifiées comme porteuses de projets, parmi lesquelles vingt-quatre salariés en contrat aidé (d’avenir ou d’accès à l’emploi) ou en CDI dans le cadre d’un chantier d’insertion. Tous, sauf Jean-Louis Galaup, sont issus de la rue. Toutes activités confondues, ils touchent en moyenne quelque trois cents personnes par jour ! Le GAF ne limite jamais ses projets dans des délais. Selon Jean-Marc Legagneux, cette souplesse fait cruellement défaut aux dispositifs classiques de réinsertion : « C’est souvent pour cette raison que ça ne marche pas. Ceux qui y sont admis doivent prendre le train en marche coûte que coûte, dans des délais imposés à l’avance, et s’ils n’y parviennent pas, l’institution dira qu’après tout ce n’est que de leur faute, ce qui hélas ne fait que les replonger sans fin dans la spirale de l’échec… »

Parcours de vie

« Quant à nous, nous n’assimilons pas le fait d’être à la rue à un échec, mais à un parcours de vie », explique Jean-Marc Legagneux. « On expérimente, et si ça ne marche pas on essaie un autre chemin, sans dramatiser, ni culpabiliser. » Le but est bien de laisser à chacun le temps qu’il lui faudra pour avancer à sa façon. Comme pour le reste de la société, la population des sans domicile est multiple et variée. « Il y a presque autant de cas de figure que d’individus », précise Jean-Marc Legagneux. Et de citer ceux qui le sont ponctuellement, par accident, et ne le restent pas longtemps, ceux pour qui ça dure mais qui parviennent à le dissimuler, et d’autres encore qui ne s’en cachent pas et l’assument à leur façon. C’est dans cette perception que se situe une divergence de fond avec d’autres associations ou mouvements qui militent dans ce même champ. Lorsque les Don Quichotte ont lancé leur mouvement, voici deux ans, pour poser la question de l’hébergement d’urgence et du droit au logement, le GAF s’est d’abord associé à l’action du campement dans le centre ville avant de prendre ses distances. « Nous ne nous sommes pas retrouvés dans l’image que ce mouvement donnait des SDF. C’est une question de fond, celle de savoir quel regard on porte sur l’autre », insiste Jean-Marc Legagneux. Qui rejette vivement le cliché du pauvre malheureux SDF qu’il faut aider et accompagner car il ne peut pas se débrouiller tout seul. « Cette logique de l’assistanat est vouée à l’échec, répète-t-il.

D’ailleurs, je ne comprends pas comment, en six mois d’occupation du canal Saint Martin, ce mouvement n’est pas parvenu à faire émerger un seul porte-parole parmi les premiers concernés… » Un militant toulousain proche du DAL ne nous a pas donné la même lecture : « Les divergences qui sont apparues proviennent du fait que le GAF, et c’est son droit, ne veut pas se positionner dans une opposition frontale avec le pouvoir, car il ne veut pas se couper des institutions auprès desquelles il attend un soutien. » Ce que réfute Jean-Marc Legagneux, en rappelant les nombreuses actions menées par le GAF contre la municipalité toulousaine précédente notamment autour du mobilier urbain. « Le lancement du mouvement des Don Quichotte nous a fait espérer », rappelle pour sa part Jean-Louis Galaup, en expliquant que c’est le fait que la revendication phare ai porté sur le logement et seulement sur celui-là qui a posé problème. « Nous avons estimé que c’était mal posé. La rue d’aujourd’hui n’est pas celle de 1954. »

Cliché du pauvre SDF

Jean-Marc Legagneux enfonce le clou : « On refuse le cliché stigmatisant du SDF qui l’a bien cherché, et qui n’est pas capable de s’en sortir sans être assisté. » Car le secrétaire général du GAF en est plus que jamais convaincu : il ne suffit pas de fournir un logement à un SDF pour le réintégrer dans la société. « Quiconque a connu la rue sait très bien que cette situation exige beaucoup plus de débrouillardise que dans une vie ordinaire. Car c’est très dur de vivre ainsi, dans un environnement constamment hostile. Cela demande une grande capacité de résistance et d’adaptation, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, y compris, et à commencer par les gestes les plus ordinaires du quotidien. » Jusqu’à ce que le SDF trouve ses propres repères et se stabilise dans cette précarité extrême. Voilà pourquoi la plupart des SDF ont la hantise des foyers d’accueil d’urgence, au delà du climat d’insécurité et de violence qui y règne la plupart du temps. « Cet assistanat forcé ne fait que nous infantiliser et nous culpabiliser, ça nous enfonce au lieu de nous aider. On y perd l’autonomie si chèrement acquise dans la rue. »

De là à penser qu’on instrumentalise l’existence des SDF dans le but inavoué de faire peur à tous ceux qui seraient tentés de décrocher des normes sociales, il y a un pas que le militant Jean-Marc Legagneux n’hésite pas à franchir : « On criminalise les SDF comme cela se faisait au XIXe siècle, époque où ils étaient d’ailleurs désignés par le même nom. Tout cela est très cohérent. D’un côté on nous culpabilise, on nous stigmatise et on nous chasse, et, de l’autre, on nous utilise pour faire peur à tous ceux qui seraient tentés de sortir de la norme sociale ! Les répulsifs qu’on utilise parfois contre les SDF nous condamnent à rester les répulsifs de cette société… »


[1GAF - 13 rue du Professeur Jammes - 31200 Toulouse. Tél. 05 61 57 95 20


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Des projets et des actions

Quatre pôles d’activités structurent le Groupe amitié fraternité. Animées et gérées par vingt-quatre salariés dont les projets ont été validés en assemblée générale, ces activités touchent en moyenne plusieurs centaines de personnes chaque jour dans la région toulousaine. Mis à part l’un des fondateurs, toujours actif au sein du GAF (Jean-Louis Galaup), tous les autres salariés sont issus de la rue, et ont gardé pour 75 % d’entre eux, administrativement, le statut de SDF puisqu’ils continuent à vivre dans des logements appartenant à l’association. Le GAF ne compte donc aucun éducateur ou autre travailleur social dans ses propres structures, ce qui n’empêche pas son secrétaire général actuel Jean-Marc Legagneux, lui-même ancien SDF, d’intervenir dans diverses écoles d’éducateurs pour y présenter le GAF, son fonctionnement autogéré et son implication par le biais du collectif SDF dans la défense des droits et l’accès à la citoyenneté des sans domicile.

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