N° 699 | du 4 mars 2004 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 4 mars 2004

Qu’il est long, le chemin vers l’égalité des sexes !

Jacques Trémintin

Thème : Femme

L’opinion publique a été traversée, ces derniers mois, par la polémique autour du voile islamique. Pour les uns, ce signe serait une simple expression identitaire, son interdiction à l’école constituant une intolérable atteinte à la liberté d’expression. Pour les autres, il serait le symbole de l’aliénation de la femme, sa banalisation devenant alors une régression insupportable. L’occasion pour nous, de faire le point sur l’une des discriminations les plus anciennes de l’histoire de l’humanité

Un reportage sur un centre éducatif fermé proposé par l’émission de France 2 « Envoyé Spécial », le 15 janvier 2004, comportait une séquence significative. Un adolescent s’expliquait devant une psychologue, à propos du conflit qui l’opposait à une éducatrice. Après quelques mauvaises excuses, le jeune finissait par livrer le fond de sa pensée, exprimant ce qui lui semblait tout à fait insupportable : un homme ne cède pas devant une femme, même s’il s’agit d’un adolescent face à une adulte… Cette réflexion n’a rien d’exceptionnel dans le monde des jeunes en difficulté que nous côtoyons.

Plus généralement, l’attitude de mépris des jeunes garçons à l’égard des jeunes filles est même assez courante. Qu’on l’explique par un rapport douloureux à la mère (et donc aux femmes) ou par l’angoisse inhérente au rapport à l’autre et au différent (caractéristique de ce monde de l’adolescence qui accède à la sexualité génitale), la confrontation du masculin et du féminin est encore trop souvent imprégnée de rapports de domination. Le monde des éducateurs, et plus généralement des travailleurs sociaux, est tout particulièrement exposé à cette réalité, dans son travail quotidien. Il lui revient d’avoir à trouver les réponses adéquates. Empreintes d’idéaux humanistes, tolérants et pluralistes, nos professions ne peuvent que s’inscrire dans une démarche visant à faire reculer la discrimination. L’état des lieux que nous proposons aujourd’hui, loin d’être exhaustif, tentera néanmoins d’éclaircir la question de la place des femmes.

La société humaine est depuis longtemps hiérarchisée autour d’une stricte distinction entre ce qui relève de la femme (la sphère privée) et ce qui relève de l’homme (la sphère publique), mais aussi à partir de la conviction que la première doit se soumettre naturellement au second. Napoléon résumait bien, en son temps, cette conception dominante : « La femme est donnée à l’homme pour qu’elle fasse des enfants. Elle est donc sa propriété comme l’arbre à fruits est celle du jardinier ».

Le code civil qu’il impulsera en 1804, pose alors, comme principe, que la femme est considérée comme mineure et est entièrement sous la tutelle de ses parents, puis de son époux. C’est, finalement très récemment, que l’idée d’une égalité entre les sexes s’est imposée comme une évidence. Il a fallu, en effet, attendre 1944, pour que, par une ordonnance d’Alger, le droit de vote soit accordé aux femmes ; 1965, pour qu’elles puissent gérer directement leurs biens, ouvrir un compte en banque, exercer une profession sans l’autorisation de leur mari ; 1970, pour qu’elle partage l’autorité parentale venue remplacer la puissance paternelle ; 1984, pour qu’elles soient réputées avoir les mêmes pouvoirs de décision que le père (d’où la persistance dans certains formulaires de l’expression « chef de famille »).

Nous ne parlons ici que des progrès réalisés dans notre pays. Dans le reste du monde, on est encore bien loin de telles avancées. On assiste à de trop rares progrès, à de trop fréquentes stagnations et même à des retours en arrière. Précédé par la Turquie de Mustapha Quémal et la Tunisie de Bourguiba, le Maroc vit actuellement une véritable révolution : une loi entrée en vigueur au mois de février 2004, permet aux femmes de se marier sans demander l’accord préalable de leur père, place la famille sous la coresponsabilité des deux parents, abolit la règle d’obéissance de la femme à son époux et autorise le divorce à l’initiative de cette dernière. L’Irak, quant à lui, connaît une dramatique régression : le code de la famille — qui était, depuis 1959, l’un des plus avancés des pays musulmans — a été remis en cause par le conseil de gouvernement qui a décidé de confier les questions familiales… aux institutions religieuses.

Pour ce qui concerne l’Occident, même si l’on trouve peu de personnes pour remettre en cause ouvertement le principe d’égalité entre les sexes, il est bien difficile de le faire passer dans les faits. C’est encore les femmes qui assument 80 % du travail domestique et consacrent près de deux fois plus de temps que les hommes à garder les enfants. Mais ce sont les hommes qui occupent l’essentiel des positions de pouvoir, que ce soit à la tête des grandes entreprises (par exemple, dans le secteur des finances, elles n’occupent que 8.2 % des postes de direction, 18,2 % des postes de gestion, et 27,2 % des emplois administratifs) ou des appareils d’État (18,06 % des femmes au sein des institutions communautaires, 21,4 % dans les parlements nationaux, 23,5 % dans les gouvernements nationaux).

Les disparités de salaire entre les femmes et les hommes restent très importantes dans l’Union européenne, les salaires des femmes équivalent à 83 % de celui des hommes. En France, en 1999, 51 % des demandeurs d’emploi étaient des femmes, alors qu’elles ne constituent que 45 % des actifs. Le taux de chômage féminin était de 13.5 % contre 9.8 % pour les hommes. Celui des moins de 25 ans était de 22 % pour les homme et de 32 % pour les femmes.

Autre versant encore plus dramatique de cette inégalité qui est loin d’avoir disparu : la violence conjugale. Très médiatisée, cet été, à l’occasion de la mort de Marie Trintignant, cette terrible réalité est devenue un phénomène endémique en Europe : chaque année des centaines de femmes sont tuées par leur mari ou leur concubin. Pour le Conseil de l’Europe, qui a réalisé l’étude le démontrant, cette violence serait la principale cause de décès et d’invalidité avant le cancer, les accidents de la route et la guerre.

En France, une autre étude évaluait, en 2001, à 1,35 million le nombre de femmes victimes. Le professeur Henrion qui a dirigé l’enquête auprès de 7000 femmes, âgées de 20 à 59 ans, habitant la capitale et sa petite couronne, affirme que 10 % d’entre elles ont subi des violences conjugales au cours des douze derniers mois. Insultes, harcèlement moral, agressions physiques, viols, la liste est longue de ces sévices commis dans l’intimité des couples. Parmi les victimes présentées dans le rapport, 30 % ont été poignardées, 30 % ont été abattues par arme à feu, 20 % ont été étranglées et 10 % ont été rouées de coups jusqu’à la mort. Mais la violence faite aux femmes ne s’arrête pas là.

Dans le monde, l’OMS estime à 2 millions le nombre d’excisions qui s’ajoutent chaque année aux 135 millions de fillettes et de femmes déjà excisées, pour la majorité originaires des pays d’Afrique. En France, le « Groupe de femmes pour l’abolition des mutilations sexuelles » évalue à environ 35 000, le nombre des fillettes excisées ou susceptibles de l’être. Rappelons que cette pratique recouvre différentes « opérations » : la clitoridectomie (ablation partielle ou totale du clitoris), l’excision (ablation d’une partie plus ou moins importante du clitoris et des petites lèvres), l’infibulation (ablation des grandes lèvres, suturées bord à bord, l’ouverture vaginale ne laissant plus place qu’à un minuscule orifice).

Les conséquences sur la santé des femmes peuvent être graves, parfois mortelles. Hormis la douleur intense au moment de l’acte lui-même, des complications infectieuses, gynécologiques, obstétricales peuvent survenir, immédiates (hémorragie…) ou tout au long de la vie de la femme (incontinences, fistules, kystes…). L’origine de ces pratiques est inconnue, mais elle est antérieure au Christianisme et à l’Islam. Elles semblent se référer à la nécessité de bien distinguer les sexes. Si la circoncision avait pour fonction de débarrasser le garçon de son âme féminine (prépuce), l’excision place définitivement les filles dans le genre féminin en leur enlevant la partie masculine de leur anatomie (le clitoris) et en faisant en sorte que les femmes demeurent vierges jusqu’au mariage et fidèles ensuite. La douleur et les rites qui entourent cette pratique intronisent la fille dans son statut social de femme destinée à la soumission et au plaisir de l’homme.

Cette atteinte à l’intégrité fondamentale de la femme est formellement interdite dans notre pays par la loi et a donné lieu à des procès retentissant aboutissant à des peines de prison pour des parents. La médiatisation de cette répression des mutilations sexuelles a certes accentué le sentiment d’incompréhension et heurté de front des populations pour qui l’excision fait partie de leur culture, de leurs racines et donc de leur identité. Nombre de parents ont renoncé à pratiquer cette coutume ou attendent les vacances dans leur pays d’origine pour le faire. Il y a de cela une vingtaine d’années, un certain nombre d’ethnologues se sont élevés contre les interdictions de ces pratiques qui relevaient, de leur point de vue, d’un ethnocentrisme digne de l’esprit dominateur colonialiste ! C’est là une façon de voir les choses qui refuse de considérer qu’il existe des valeurs universelles applicables en tous lieux.

Toute autre est la conviction que la dignité humaine ne se conjugue pas à des modes différents, en s’adaptant aux différentes cultures. De fait, l’action contre cette coutume ne se limite pas à l’occident. La revue Alternatives internationales [1] rapporte que plus de quinze pays africains ont adopté une législation interdisant cette pratique. Certes, le très faible niveau d’alphabétisation et la carence du système judiciaire et administratif ne permettent pas que cette loi soit appliquée avec rigueur.

L’« Association malienne pour le suivi et l’orientation des pratiques traditionnelles » agit auprès de 75 villages, en associant la question de l’excision à celle de la santé reproductive et aux droits humains. Elle a réussi à convaincre 60 d’entre eux qui ont décidé d’abandonner cette coutume. Sur 1800 fillettes de moins de 6 ans, 1500 ont pu être sauvées. Une goutte d’eau bien entendu, mais le mouvement est lancé. Le combat contre la discrimination sexuelle est donc bien loin d’être terminé, ni gagné d’avance. C’est dans ce contexte, qu’a émergé la question du voile islamique.

Le débat qui a entouré ce sujet a provoqué bien des réactions opposées, chaque argument contradictoire ayant sa propre cohérence. Certains se sont élevés contre une limitation de la liberté de croyance et d’expression de ses opinions. Il leur fut répondu que l’école, dont on souhaitait préserver la neutralité, n’était pas le lieu où devaient être affichées les convictions de chacun (e). Et d’évoquer l’intérêt que représentait, autrefois, la blouse qui cachait les origines sociales et les appartenances religieuses ! D’autres ont déploré que les jeunes filles exclues de l’école, pour avoir refusé de retirer ce voile n’aient pour seule alternative pour étudier, que de se retourner vers des écoles coraniques pas vraiment connues pour leur ouverture d’esprit.

Mais, pour quelques dizaines d’adolescentes menacées, combien de centaines et peut-être de milliers d’autres, soulagées qu’une loi vienne éloigner l’obligation qui risquait de leur être faite, à elles aussi, si le port de ce voile venait à se banaliser ? Reste que des jeunes filles mineures se trouvent, entre le marteau et l’enclume, obligées d’avoir à choisir entre la loyauté à leur famille et le respect d’un règlement intérieur d’établissement scolaire (et bientôt d’une loi). D’autres encore regrettent que cette question vienne relancer la stigmatisation d’une population victime depuis des décennies du racisme et de la xénophobie.

Mais, le combat contre l’intolérance face à une religion différente doit-elle servir de prétexte à accepter les expressions parfois d’intolérance de cette même religion (ce qui est bien le cas quand on exige des femmes qu’elles se couvrent) ? Il y a enfin ceux qui ont vu là une habile manière de déplacer le centre de gravité du débat public vers un sujet futile qui avait l’immense avantage de détourner l’intérêt de l’opinion vers des thèmes bien moins vitaux que, par exemple, le durcissement des conditions faites aux plus pauvres ou les choix budgétaires qui privilégient les crédits militaires à ceux consacrés à l’action sociale. Mais, c’est faire bien peu de cas d’un signe religieux qui n’a rien d’anodin, car symbole de la soumission d’un sexe à un autre.

Serions-nous, finalement, pris entre la stigmatisation de la différence et l’oppression des femmes ? Faut-il choisir entre d’un côté la dignité de l’individu au détriment de la libre expression des croyances et de l’autre, la possibilité d’afficher ce que l’on pense en laissant se développer le symbole de la plus vieille oppression à avoir jamais existé ? Et si on écoutait aussi les principales concernées ? Il y a d’abord celles qui revendiquent de porter le voile. Quand elles sont entourées d’un service d’ordre barbu interdisant tout contact avec les journalistes, on a quelque mal à y voir autre chose qu’un conditionnement et une soumission à l’oppression subie. Il y a ensuite celles qui refusent — ce que l’on peut comprendre — de s’inscrire dans la rupture avec leur milieu d’origine, en adoptant une position réprouvée par toute leur famille.

D’autres femmes encore affirment qu’elles font ce choix librement. Elles refusent qu’on les assimile aux pires exemples étrangers (ceux de l’Afghanistan ou de l’Iran), affirmant que porter le voile n’est pas obligatoirement une atteinte à la dignité de la femme, quand il s’agit simplement d’affirmer leur appartenance culturelle et religieuse. À l’image de cette assistante sociale de la mairie de Paris, suspendue pendant six mois, parce qu’elle refusait de travailler tête nue sur son lieu de travail. L’association des assistants de service social ne l’a pas soutenue, rappelant l’obligation de réserve liée à l’exercice de la profession.

Mais pour une poignée de femmes éclairées, optant en connaissance de cause pour cette coutume, combien d’autres contraintes et écrasées ? « J’ai été réprimée, condamnée à être une musulmane, une soumise et emprisonnée sous le noir du voile », ainsi s’exprime Chahdortt Djavann, dans un petit opuscule [2] dans lequel elle explique ce que représente pour elle le port du voile, elle, qui a vécu jusqu’à l’âge de 23 ans en Iran. Voiler les filles, explique-t-elle, c’est « en faire des objets, les définir essentiellement par et pour le regard des hommes, par et pour le sexe et le mariage ». Et d’exprimer sa colère contre tous ceux qui parlent sans savoir : « Certains intellectuels français parlent volontiers à la place des autres (…) Ils parlent de l’école où ils n’ont pas mis les pieds depuis longtemps, des banlieues où ils n’ont jamais mis les pieds, ils parlent du voile, sous lequel ils n’ont jamais vécu (…). Cesseront-ils jamais de paver de bonnes intentions l’enfer des autres ? »

Et puis, il y a le témoignage de Fadela Amara, fondatrice du mouvement « ni putes, ni soumises », dont l’analyse mérite qu’on s’y arrête. Elle explique dans son livre [3] comment l’ambiance dans les cités s’est dégradée au fur et à mesure que le chômage réduisait à l’inactivité les pères et plaçait les grands frères en situation de défenseur de l’honneur de la famille. Les discriminations les ont contraints à se replier sur le seul espace qu’ils pouvaient maîtriser (les quartiers) et à se retourner contre les seules personnes qu’ils pouvaient contrôler (les filles). « Les hommes se sont appropriés le corps des femmes et en sont devenus les geôliers », affirme-t-elle. « Dans leur recherche identitaire, les seules réponses que les jeunes ont trouvées est l’islam rétrograde, bien différent de l’islam tolérant traditionnel » continue-t-elle.

La place des femmes comme citoyenne égale de l’homme est loin d’être assurée et garantie dans notre société. Veiller à ce qu’elles puissent bénéficier des mêmes droits relève d’une vigilance permanente et d’une action positive et délibérée. Toute banalisation des atteintes à leur dignité revient à s’attaquer à la partie de l’humanité, qui selon le proverbe chinois, contribue à soutenir la moitié du ciel.


[1Alternatives internationales, novembre-décembre 2003, n°11, p.60

[2Bas les voiles ! Chahdortt Djavann, Gallimard, 2003. (lire la critique)

[3Ni putes ni soumises, Fadela Amara, La découverte, 2003. (lire la critique)