N° 730 | du 18 novembre 2004 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 18 novembre 2004

Qu’est donc devenue la délinquance juvénile ?

Jacques Trémintin

Thème : Délinquance

Pendant la période électorale de 2002, il y avait le feu au lac. Les jeunes délinquants occupaient le devant de la scène. On promettait des mesures d’enfermement à la pelle avec quantité de moyens. Et depuis, plus rien ou presque si l’on tient compte du rappel élyséen dernier. Et pourtant, les problèmes posés par les 13-18 ans qui défient les lois sont tout aussi importants que pendant les présidentielles et législatives. État des lieux avec les travaux de Sebastian Roché, chercheur au CNRS

Est-il possible d’avoir une connaissance objective sur la délinquance des mineurs ? On dispose tout d’abord pour cela de chiffres. Mais ceux-ci, facilement utilisés, ne le sont pas toujours à bon escient. Car, on le sait, on peut leur faire dire tout et son contraire, c’est-à-dire à peu près n’importe quoi. On dispose aussi du sentiment d’être ou non en sécurité. Mais ce ressenti peut lui aussi être largement manipulé. Rappelons-nous de cette opinion publique, confrontée dans les mois précédant la dernière élection présidentielle, à une multiplicité de faits divers plus ou moins sordides, complaisamment étalés par la presse.

Aux lendemains des échéances électorales, l’insécurité des mineurs a subitement disparu du traitement de l’information. On aura du mal à nous faire croire que cela correspondait à son éradication du quotidien. Que nous reste-t-il alors ? Les travaux scientifiques réalisés à bas bruit et qui tentent de labourer la réalité pour mieux en faire sortir les constantes et les variations. L’Iframes La Classerie, école d’éducateurs de la région nantaise, avait convié, en ce 28 mai 2004, Sebastian Roché, chargé de recherche au CNRS, à une conférence intitulée « délinquance des mineurs et politique sécuritaire ». Le criminologue a été l’un des premiers à s’intéresser au sentiment d’insécurité ou aux incivilités, à une époque où ces thèmes n’étaient pas à la mode.

Aujourd’hui, il aborde un sujet qui sent le souffre : l’ethnicisation de la délinquance. Sa démarche se veut celle d’un chercheur qui tente d’identifier des faits, d’étudier systématiquement la réalité, avant que les slogans et les appareils idéologiques ne la prennent en otage. Il ne s’engage a priori pas plus sur une logique de prévention que de répression, revendiquant que le choix dans un sens ou dans l’autre soit avant tout efficace. Son travail de repérage s’appuie sur trois sources : l’enregistrement des plaintes déposées auprès des services de police et de gendarmerie, la réalisation d’enquêtes tant auprès des victimes que des auteurs (il en a effectué lui-même une qu’il décrit dans son ouvrage « La délinquance des jeunes - les 13-18 ans racontent leurs délits » (lire la critique).

C’est à partir de ces données qu’il décrit l’évolution de la délinquance depuis quelques années. Premier constat : il est difficile de nier l’explosion de l’atteinte aux biens qui concerne toutes les sociétés occidentales. Alors que beaucoup de victimes renoncent à déposer plainte, par sentiment d’inefficacité des pouvoirs publics, on est néanmoins passé de 180 000 dépôts de plaintes en 1950 à près de 2,3 millions en 1985. Pour ce qui concerne les mineurs mis en examen, on en comptait 180 382 en 2002, contre 75 846 en 1974.

Second constat, dans notre société, les règles sont transgressées en permanence : moyens de transport utilisés sans payer, consommation de cannabis, achat d’objets volés, participation à des bagarres sont des comportements largement banalisés. Plus rares sont les attitudes jugées communément bien plus violentes, telles que le racket, les cambriolages, les vols de voiture ou les coups et blessures. Troisième constat, l’incapacité des systèmes pénaux à retrouver les auteurs. Le taux d’élucidation était de 51,3 % en 1950, il est de 30 % en 2000. Pour ce qui est plus spécifiquement des vols, les chiffres sont tout aussi faibles : 30 % en 1950, 12 % en 2000.

Dans leurs déclarations, les auteurs d’actes peu graves reconnaissent n’avoir jamais été détectés pour 91 % d’entre eux, avoir été identifiés par la police pour 7 %, et jugés par la justice pour 2 %. Pour ce qui est des actes graves, les déclarants affirment n’avoir jamais été détectés pour 85 % d’entre eux, avoir été identifiés par la police pour 10 % et jugés par la justice pour 5 %.

On est loin d’être dans une société policière où la chasse aux délinquants est un succès. « Police et justice ont toujours été là, affirme Sebastian Roché, non pour protéger le citoyen contre l’insécurité physique mais pour défendre l’ordre établi. » Quatrième constat : notre pays est parmi les moins répressifs, si, du moins, l’on s’en tient au taux d’incarcération qui y est de 85 pour 100 000 habitants, là où l’Italie atteint 95 pour 100 000, l’Allemagne 96 pour 100 000, le Canada 102 pour 100 000, l’Angleterre 139 pour 100 000 et les USA 686 pour 100 000 !

Comment expliquer cette évolution inquiétante ? Là, on quitte le domaine des faits pour aborder celui des hypothèses. Mais celles de Sebastian Roché sont intéressantes à reprendre. Il se refuse à en privilégier l’une plus que l’autre, préférant la multiplicité à la cause unique.

Première explication avancée : le rapport de cause à effet avec la tendance à l’amélioration généralisée de la qualité de la vie (logement, travail, loisir et… sécurité). Cela semble évident, mais avant que n’apparaissent les téléphones portables, on ne déplorait pas qu’on puisse les voler. La multiplication des biens de consommation entraînerait donc inévitablement la tentation de leur appropriation frauduleuse !

Second facteur, la facilitation de réalisation des transgressions : les cibles potentielles sont accessibles et vulnérables. Le premier grand pourvoyeur est pour les voleurs les supermarchés qui offrent à portée de main des milliers de marchandises. Le second pourvoyeur est le particulier (vous et moi) qui accumule une impressionnante quantité d’objets à son domicile (qu’il hésite à transformer en bunker) : « Ouvrez n’importe quelle porte de n’importe quel appartement et vous trouverez toujours quelque chose à voler », ironise Sebastian Roché.

Troisième explication possible : la banalisation des actes de transgression qui ne sont pas toujours repris par des adultes eux-mêmes trop souvent en délicatesse ne serait-ce, par exemple, face aux comportements routiers.

Une enquête réalisée auprès d’éducateurs de prévention a démontré que ces derniers cotaient moins sévèrement les actes de délinquance que les jeunes ! Autre axe de la recherche, celle qui s’est penchée sur les facteurs pouvant faciliter ou au contraire décourager la dérive délinquante. Parmi les éléments favorisant, on trouve l’échec scolaire (qui obscurcit les perspectives de réussite sociale), la précocité du passage à l’acte (qui peut être prédicteur du comportement ultérieur) et le refus de la part des parents de rentrer en conflit avec leur enfant et de le frustrer en lui refusant ses demandes (qui rend d’autant plus insupportable tout manque).

Les circonstances qui minimisent les risques correspondent à la qualité du dialogue à l’intérieur de la famille, à la disponibilité des parents et au contrôle parental des sorties et activités extérieures du jeune (« où tu vas ? », « Avec qui tu vas ? », « A quelle heure tu rentres ? » sont des soucis éducatifs qui provoquent chez ceux qui les subissent 7 à 8 fois moins de délinquance). Sebastian Roché, décidément résolu à ruiner nos dernières illusions, dénie à la délinquance tout contenu de révolte ou de contestation plus ou moins consciente de l’ordre établi, le jeune délinquant cherchant surtout à participer à la consommation, au même titre que tout un chacun, adoptant ainsi les mêmes valeurs que le reste de la société. Dernier pavé dans la marre, celui de l’ethnicisation de la délinquance.

Une étude réalisée à partir de l’activité d’un tribunal pour enfant sur une période de quinze ans montre deux chiffres inquiétants quant à la surreprésentation des jeunes d’origine nord-africaine : ils constituent 47 % des procédures judiciaires et 58 % des jeunes accueillis dans les foyers PJJ. On sait que les enfants issus de l’immigration maghrébine cumulent toute une série de handicaps (accès à l’emploi, au logement, délit de faciès…) qui peuvent expliquer en partie cette forte proportion dans la délinquance des mineurs. Mais donner ainsi ces chiffres bruts ne risque-t-il pas d’alimenter les réactions racistes ? Refuser de le savoir, pourrait-on répliquer, ne permet pas non plus de cibler les actions de prévention pour répondre au mieux aux besoins que ce que l’on peut considérer comme un symptôme exprimé.

Inclassable, insaisissable, irritant, se contentant de partir des faits vérifiés et d’ébaucher des hypothèses, Sebastian Roché apporte autant de réponses qu’il pose de questions. De quoi peut-être nous permettre de mieux prendre la mesure de la complexité d’une réalité qu’on a trop tendance à vouloir réduire à quelque discours idéologique ou conviction préétablie.


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