N° 783 | du 2 février 2006 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 2 février 2006 | Agnès Leclair

Programme de réussite éducative : innovant ou redondant ?

Illustrations dans le département du Rhône

Thème : École

Lancé en fanfare dans les médias par Jean-Louis Borloo fin août 2005 le programme de réussite éducative, inscrit dans la loi de cohésion sociale, doit apporter aux enfants et adolescents en difficulté, ainsi qu’à leurs familles, un accompagnement ciblé et sur mesure. Qu’en est-il du dispositif ou plutôt des dispositifs de réussite éducative ? Illustrations dans le département du Rhône

Le programme de réussite éducative (PRE) a pour objectif de « rendre effective l’égalité des chances pour les enfants et les adolescents des quartiers défavorisés  », rappelait le ministre de l’Emploi et de la Cohésion sociale lors de sa campagne de presse à la fin de l’été 2005.

L’objectif est on ne peut plus ambitieux, à défaut d’être complètement clair. Les moyens quant à eux sont là : 62 millions d’euros ont été distribués en 2005 et 99 millions sont budgétés en 2006 pour le programme de réussite éducative qui comprend : les équipes de réussite éducative, les internats de réussite éducative et les partenariats avec les grandes écoles. Pour bénéficier des crédits d’État de réussite éducative, les porteurs de projet ont déposé en février 2005, dans un délai très court, des dossiers de candidature présentant notamment le diagnostic, les objectifs du projet, les actions envisagées et les financements sollicités.

Dans le département du Rhône, neufs projets ont été retenus sur Lyon, l’internat Adolphe Favre (Lyon) (lire le reportage), Rillieux-la-Pape, Villeurbanne, Pierre-Bénite, Saint-Fons, le collège de Lamure-sur-Azergues, Vaulx-en-Velin, la communauté de communes de Villefranche (préfiguration de PRE). Les financements alloués par l’État vont de 15 000 à 600 000 euros, pour un total de 1,8 million d’euros.

Deux conventions sont signées avec la seule ville de Lyon, 485 000 euros pour l’internat Adolphe Favre, et 600 000 euros pour le PRE implanté sur quatre quartiers : la Duchère, les pentes de la Croix Rousse, Moncey et Guillotière et enfin Mermoz. Ce n’est pas un hasard si Lyon s’est taillé une jolie part de gâteau dans les crédits de la réussite éducative. C’est un peu comme si l’État reconnaissait l’action volontariste de la ville en la matière. Lyon va en effet au-delà de ses obligations légales en matière de prévention précoce. Au sein de la direction prévention santé enfant (DPSE), une trentaine d’assistantes sociales (26 temps plein), financées par la ville, se consacrent aux enfants des écoles maternelles et primaires, publiques et privées sous contrat. Les missions de la DPSE sont proches des objectifs du programme de réussite éducative : lutte contre l’échec scolaire et l’exclusion, promotion de la santé, développement du partenariat.

Une similitude assumée comme telle pour Bernard Meyrand, directeur de la mission projet éducatif local (PEL). « Le PRE existait déjà en filigrane à Lyon. Dans le projet éducatif local, qui a pour but la mise en cohérence des différents temps de l’enfant (ateliers, soutiens scolaires, accès à la lecture…), la question de l’individualisation revenait souvent. Quand il existe des freins à ce que certains enfants rejoignent des activités ou des ateliers, comment les accompagner ? Avec le PRE nous pourrons proposer un suivi individuel à 700 enfants sur la commune. Ensuite, avec la veille éducative qui a pour objectif d’individualiser les interventions en cas notamment de risque de déscolarisation, certains territoires ont commencé à étudier des cas particuliers, mais la démarche n’est pas simple partout. La plupart des professionnels de terrain sont partants mais ne se sentent pas toujours soutenus par leurs institutions. Nous avions besoin d’un cadre de travail en commun, qu’apporte le PRE. Enfin, l’aide à la parentalité qui existe déjà, est réaffirmée avec ce principe fort d’accord explicite des parents pour la mise en place d’un plan d’action individualisé ».

Évidemment, et Bernard Meyrand le dit lui-même, le travail de mise en place, de méthode et de structuration n’est pas simple. « On nous dit, “on fait déjà tout ça”. En effet, il ne s’agit pas de remplacer mais de renforcer ce qui fonctionne comme les actions sur le langage en maternelle, les ateliers d’accompagnement à la lecture, les lieux d’accueil parents-enfants dans les écoles… Le but du PRE, c’est que les accompagnements personnalisés ne dépendent pas de l’investissement de tel ou tel professionnel (enseignant, travailleur social, coordinateur…), mais soit garanti institutionnellement. L’aspect fondamental du PRE, c’est la coordination des professionnels dans les équipes de réussite éducative. Ce qui ne peut se faire sans mettre à plat la capacité des services publics à s’organiser entre eux autour d’objectifs communs ».

Pour Josy Malaval, responsable du service social scolaire de la ville de Lyon : « La pensée du travail en réseau existe déjà avec les partenaires extérieurs. Nous souhaitons vraiment que le PRE formalise et légitime notre cadre de travail commun, sans devenir pour autant un dispositif de plus avec tout ce que cela implique en obligations administratives. C’est la démarche croisée entre les professionnels et ciblée sur les besoins de l’enfant en difficulté qui est intéressante et qui doit rester le cap à ne pas perdre de vue. Il existe d’ailleurs déjà des outils dans les écoles, comme les équipes éducatives où sont abordées les difficultés des élèves. Celles-ci sont plus ou moins actives. Nous souhaitons d’une part, que le PRE dynamise les outils existants plutôt que d’en créer de nouveaux et par ailleurs, favorise la reconnaissance et la valorisation des compétences parentales au sein de l’école ».

Pour Véronique Hartman, assistante sociale et déléguée de secteur pour les assistantes sociales scolaires de trois arrondissements de la ville de Lyon : « Nous pouvons en effet améliorer le suivi des enfants en difficulté. Certains enfants sont accompagnés une année pour des difficultés scolaires, médicales ou familiales, à la demande d’un enseignant, du médecin scolaire, du parent ou de l’enfant lui-même. Cependant l’attention particulière accordée à la situation ne suit pas toujours d’une classe à l’autre, d’une école à l’autre ou d’un professionnel à l’autre. Cela peut accélérer parfois des décrochages scolaires qui pourraient être évités avec de meilleurs échanges notamment entre les professionnels. Le second axe de travail, c’est la question du premier entretien avec la famille en cas de difficultés repérées. Les enseignants doivent rencontrer les parents pour discuter des difficultés de l’élève.

Mais quand celles-ci dépassent le cadre de la scolarité, comment transmettent-ils les informations à d’autres personnes ressources, comment informent-ils les parents de cette démarche, comment suivent-ils la situation sans nécessairement être au courant de tout ? Des postures professionnelles sont à construire et à partager notamment avec les enseignants car ils sont ceux qui passent le plus de temps avec les enfants et ceux qui peuvent jouer un rôle central dans le repérage des signaux d’alerte (retard dans les apprentissages, absences fréquentes, négligences corporelles…) qui indiquent qu’un enfant est en souffrance. Sur le travail en équipe inter-institutionnelle, certes, il y a des réticences réciproques, des cultures professionnelles à partager, des repérages sur qui fait quoi… cependant, il est indispensable de penser ensemble pour mieux agir en concertation, car on ne peut tolérer que l’accompagnement des enfants et des familles soit morcelé du fait d’un découpage de compétences complexe ».

Autre territoire, autre PRE, Rillieux-la-Pape est une ville « recomposée » au nord-est de l’agglomération lyonnaise. Entre les deux villages de Crépieux et Rilleux qui ont été réunis en 1972, s’est construit une ville nouvelle où se côtoient 75 nationalités. Le PRE de Rillieux-la-Pape, financé en 2005 à hauteur de 340 000 euros, illustre la volonté de compléter les dispositifs à dimension collective par un soutien individualisé.

Catherine Lasserre, adjointe chargée de la vie scolaire insiste sur les principes du PRE et explique que « le but est d’appréhender l’enfant non pas dans sa fonction mais dans sa globalité, et le plus tôt possible, dès deux ans. Ce nouvel outil s’intègre à ce qui existe déjà et doit permettre l’aide individuelle des enfants les plus en difficulté grâce à un travail en commun des professionnels de terrain et des parents ». Il s’agit moins de faire du neuf que de réinvestir l’existant. « Il y a en effet une large offre socio-éducative, explique Franck Fournier, coordonnateur du PRE au sein du centre communal d’action sociale, mais ce ne sont pas toujours ceux qui en ont le plus besoin qui en bénéficient. L’idée c’est d’aider les parents à sauter le pas, en les informant personnellement et en les aidant si besoin pour les démarches d’inscription. Avec la veille éducative, on a touché du doigt la difficulté d’aborder des situations nominatives et l’on a commencé à s’interroger sur la place à faire aux familles dans l’accompagnement » (lire l’interview d’Antoine Anderson, sociologue).

Outre des actions ciblées (diététique, accès à la lecture, apprentissage du français pour les familles étrangères….), le PRE de Rillieux a permis le recrutement (en contractuel du fait des financements annualisés) de deux assistantes sociales pour les écoles élémentaires et maternelles.

Pour Pépita Valadès, responsable du service action sociale de la ville : « Elles vont servir de référent et de soutien pour accompagner les enfants et leurs parents vers les aides qui existent (soutien, soins, ateliers…) mais dont elles ne bénéficient pas toujours. Le but est d’intervenir là où les autres travailleurs sociaux n’ont pas le temps d’agir. C’est tout l’intérêt de l’équipe de réussite éducative où se décide qui est le plus à même d’assurer l’accompagnement et de faire le lien avec les autres professionnels ». Sur les mêmes principes que la charte de fonctionnement de la veille éducative, des règles de déontologie régissent l’équipe de réussite éducative : présence de professionnels de terrain uniquement, mode de saisine reposant sur le principe de l’alerte et non de la substitution, information des parents, désignation d’un référent, échange d’informations limité au strict nécessaire sans possibilité d’utilisation extérieure…

À Lamure-sur-Azergues, commune rurale du nord du Rhône, la démarche est toute autre dans le seul collège public du département, à offrir un internat (47 places) qui accueille des élèves en section sportive et depuis cette année des élèves en difficulté scolaire, sociale ou familiale. Le PRE signé par le collège a pour but de mettre en œuvre des activités culturelles et sportives pour les internes, notamment sur la plage du mercredi. Grâce aux 30 000 euros alloués par l’État, des projets se montent : ateliers (arts plastiques, sport…), sorties (chaque trajet à Lyon ou Villefranche-sur-Saône coûte plus de 200 euros en frais de transport) ainsi que l’aménagement de lieux de convivialité à l’internat (décoration, petit mobilier, musique…).

La logique est moins ici de faire du sur mesure, que de créer une cohésion de groupe, une ouverture sur l’autre et sur l’extérieur. Pour Véronique Philippe, directrice du collège : « Nous devons nous appuyer sur ces projets pour créer une dynamique. Car les financements ne seront pas « miraculeux ». Il ne faut pas oublier qu’ils peuvent s’arrêter l’année prochaine. À nous de montrer quels effets positifs ils produisent sur la vie des internes au collège, dans le cadre d’une évaluation qui nous est d’ailleurs demandée ».

Du côté des partenaires, l’inspection académique se dit partie prenante. Pour Guy Renaudeau, inspecteur d’académie adjoint : « Les enseignants souffrent d’avoir des élèves qui ne sont pas en bonne situation pour apprendre et se plaignent trop souvent d’être seuls face aux difficultés des enfants. Ils ne peuvent par conséquent qu’adhérer à l’arrivée de relais extérieurs qui accompagnent les enfants les plus en difficulté. Le pari pour l’école se situe surtout sur l’identification du public car on repère plus facilement les difficultés scolaires, c’est tout l’intérêt de croiser les regards avec des professionnels extérieurs… ». Quant à la participation des travailleurs sociaux du département aux différents PRE du Rhône, elle vient seulement d’être officialisée. Le 1er décembre 2005, le conseil général a annoncé qu’il participait aux actions mises en œuvre dans le cadre des PRE

 [1]. Il pose au passage un certain nombre de conditions (pas de superposition d’actions, rédaction de chartes locales, confidentialité des informations partagées…) et explicite les perspectives de sa participation : renforcer la veille collective sur des situations avant qu’elles ne se dégradent, agir au titre de la prévention pour limiter autant que possible le recours à la protection.

La mise en œuvre des équipes de réussite éducative ne va pas sans soulever des interrogations qui pour la plupart ne sont pas nouvelles dans le champ du travail social. Sur l’approche interprofessionnelle de situations individuelles : comment échanger pour mieux agir sans trop en dire ? Sur la place des parents : comment accompagner sans stigmatiser, soutenir sans faire à la place de, inciter sans brusquer ? Sur les relations entre les professionnels de l’école, des collectivités locales et des associations : comment dépasser les a priori et… se faire confiance ? Vastes questions que les PRE ne résoudront pas sans l’implication des professionnels de terrain.


[1Le cadre légal du programme de réussite éducative

Si la liste des actions menées dans le cadre du PRE ressemble à un inventaire à la Prévert (lutte contre l’illettrisme, clubs d’écriture, traitement de la dyslexie, ateliers culturels, accompagnement familial…), il est utile de rappeler les principes posés par la loi du 18 janvier 2005 de programmation pour la cohésion sociale (article 128) :
- Actions d’accompagnement au profit des élèves du premier et du second degré et de leurs familles, dans les domaines éducatif, périscolaire, culturel, social ou sanitaire.

- Des projets locaux peuvent être mis en place dès la maternelle par un établissement public local d’enseignement, par la caisse des écoles, par un groupement d’intérêt public ou par toute autre structure juridique adaptée dotée d’une comptabilité publique.

- Les dispositifs de réussite éducative s’adressent prioritairement aux enfants situés en zone urbaine sensible, ou scolarisés dans un établissement relevant de l’éducation prioritaire.


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