N° 754 | du 26 mai 2005 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 26 mai 2005

Prévention spécialisée : délinquance et nécessité d’engagement

Laurent Mucchielli & Michel Kokoreff

Thème : Prévention spécialisée

La prévention spécialisée est aujourd’hui dans une situation difficile, pour au moins quatre raisons : la situation générale des quartiers d’habitat social classés « zones urbaines sensibles », la situation économique et sociale d’une partie de la jeunesse de ces quartiers (et l’enracinement d’une délinquance d’exclusion), l’évolution du métier d’éducateur et de ses conditions d’exercice, l’évolution politique et la mise en question de la philosophie même de la prévention et de l’action éducative.

C’est autour de ces quatre enjeux ou de ces quatre séries de questions que s’articulent nos propos et que nous positionnons notre engagement dans le conseil d’administration d’un club de prévention spécialisée

Au terme de plus de vingt ans d’études sociologiques sur les « banlieues » et de diagnostics liés à la politique de la Ville, la démonstration n’est plus à faire. Les « zones urbaines sensibles » concentrent les situations de précarité et les processus d’exclusion. La région parisienne les cumule et les vit souvent dans leur intensité maximale. La situation du secteur d’intervention de l’ACASA (association des centres d’aides et de secours à l’adolescence) en est une illustration.

Parlons clair et listons les problématiques les plus communes de ces territoires : familles nombreuses voire très nombreuses, logements exigus et quelquefois insalubres, précarité du statut juridique et difficultés d’adaptation pour certaines familles étrangères primo-arrivantes, handicaps objectifs de nombreux parents et de leurs enfants face à l’école, discriminations de toutes sortes subies en raison du lieu d’habitation, des pratiques culturelles (façons de se vêtir, de s’exprimer, de se comporter, de porter sur soi des « signes religieux », ne serait-ce que la barbe chez les hommes d’origine maghrébine) et parfois de la couleur de la peau, conditions économiques précaires et quelquefois miséreuses, relations ambivalentes avec les institutions (services sociaux, services administratifs municipaux et préfectoraux, écoles, forces de l’ordre) qui renvoient une image négative de soi (sentiments de dépendance, d’infériorité, voire de mépris, de suspicion et de violence) tant individuelle que collective, absence de représentation politique et de structuration politique au sens large (syndicale, associative), absence de mixité sociale, sentiment d’insécurité au sens le plus large (insécurité civile mais plus encore insécurité sociale), sentiment d’enfermement, d’abandon voire de rejet.

Il ne s’agit pas de verser dans le misérabilisme et de présenter ces populations comme dénuées de capacités d’action et d’évolution [1]. Il s’avère en effet que ces territoires contiennent des ressources liées à une forte conscience sociale des problématiques décrites plus haut. Une partie des habitants exprime une demande de coopération et un potentiel de mobilisation, certes peu visibles et explorés d’ordinaire par les partenaires institutionnels et les dispositifs de la politique de la Ville, mais qui se réalisent aussi bien dans des événements « négatifs » (rapports tendus avec la police, réactualisation de vieux contentieux avec des bandes de quartiers proches, etc.) que sous des formes plus positives (actions de solidarité et d’entraide, demandes auprès des adultes référents du quartier, volonté de s’en sortir, etc.).

Le travail de consultation accompli à l’ACASA au cours de ces dernières années auprès d’une quinzaine de groupes représentant près de 300 jeunes du quartier qui ont élu des délégués se réunissant régulièrement dans notre local est un indice de ce potentiel et de l’importance du travail mené pour entendre et valoriser cette parole.

Reste qu’il faut aussi dire les choses comme elles sont, sans jugement de valeur, dans la violence des constats. Car la situation ne s’arrange pas. Les comparaisons régulièrement effectuées à quelque dix ans d’écart à partir des données de l’INSEE montrent au contraire que le processus de ghettoïsation se poursuit, au carrefour de la crise du logement, des processus d’exclusion scolaire et du chômage de masse. L’évolution actuelle n’est pas bonne, le nombre de chômeurs et de Rmistes est en augmentation forte [2].

Ce contexte global pèse naturellement sur l’action éducative et sur les acteurs de la prévention comme sur tous les autres serviteurs de l’action publique. Mais il pèse d’une façon particulièrement lourde sur la prévention spécialisée parce qu’il accentue et dramatise la situation de la jeunesse qui constitue le public privilégié des éducateurs.

La situation économique et sociale d’une partie de la jeunesse de ces quartiers et l’enracinement d’une délinquance d’exclusion

La jeunesse a des comportements qui traversent les époques, sans doute précisément parce qu’elle est ce moment qui précède l’établissement dans les modèles normatifs généraux. Depuis des lustres, la sociabilité juvénile, l’affirmation de soi, l’épanouissement des corps, la découverte du sexe, le goût pour l’alcool et les conduites à risque, le style de vie nocturne, les provocations envers les adultes et les institutions, la tentation du vol, caractérisent cet âge de la vie, surtout chez les garçons.

Pour des raisons diverses (fragilités familiales, échecs scolaires, influence de certains pairs, événements biographiques), certains feront même une plus ou moins longue carrière dans des pratiques délinquantes plus structurées (comme le vol organisé ou la revente de cannabis). Par ailleurs, il est également classique que certains enfants, exposés précocement à de la violence psychologique voire physique au sein de leur famille et de leur environnement, soient plus enclins à user à leur tour de la violence verbale et physique pour s’exprimer. La période actuelle perpétue ces schémas anciens. Elle présente cependant deux spécificités relatives, l’une presque inconnue du débat public, l’autre connue à l’excès.

La première est l’importance qu’a prise la compétition pour la possession des biens de consommation, avec les prédations et les agressions qui en découlent. Dans la plupart des cas, les voleurs (et les cambrioleurs) ne sont pas des professionnels organisés et spécialisés (comme les voleurs de voitures de luxe, les voleurs d’objets d’art), ils volent les biens ordinaires fabriqués en série par la société de consommation : voitures, scooters, téléphones portables, lecteurs de disque MP3, etc. Les adolescents volent ou rackettent aussi parfois des vêtements de marque. Peu d’argent liquide car nous avons maintenant tous des cartes bleues que l’on peut bloquer en quelques minutes. Ces voleurs ne sont pas non plus des professionnels. Ils volent pour posséder et jouir immédiatement ou bien revendre « au noir », se faire un peu d’argent, c’est-à-dire consommer un peu plus tard.

Nous sommes ici face à un constat qui est en réalité classique en sociologie de la délinquance et que nous avons hélas trop souvent tendance à oublier : c’est le constat de la liaison entre exclusion et délinquance d’appropriation dans les sociétés de consommation. Dit autrement, c’est le constat que certaines formes de délinquance sont liées de façon structurelle à cette société de consommation qui implante dans les esprits, dès le plus jeune âge, l’idée que le bonheur c’est d’avoir et qui organise l’ensemble de la vie sociale autour de la consommation. Ceux qui sont les vaincus de la compétition sociale veulent pourtant consommer eux aussi. Dans la mesure où ils sont privés d’autres sources de reconnaissance et de fierté, ils veulent même consommer davantage encore que les autres et pour pouvoir aussi le montrer aux autres (la fierté c’est de paraître et c’est de défier les autres), prenant ainsi une sorte de revanche sociale.

Notons aussi qu’une partie des violences est en réalité occasionnée par ces vols et cambriolages. Notons enfin que l’enracinement du trafic de cannabis est aussi à sa manière une réponse à cette situation d’exclusion, qui fait de nombre de ces jeunes des « smicards du business » [3]. On ne comprend pas la légitimité de ces trafics aux yeux des concernés si l’on ne la replace pas dans le contexte d’un taux de chômage qui, chez les jeunes hommes âgés de 16 à 25 ans, sortis de l’école sans diplôme ou avec un simple CAP, nés de père ouvrier et « issus de l’immigration », voisine avec les 50 %.

La seconde spécificité réside dans le fait que cette crise est en grande partie territorialisée, au sens où elle concerne davantage les territoires que les politiques de la Ville et les politiques de sécurité ont recensés chacune à leur manière depuis deux décennies. Même si le caractère surmédiatisé de cette localisation (« les banlieues », « les cités »), allié au ciblage discriminatoire de l’action policière, tend très abusivement à réduire les phénomènes de délinquance juvénile à ces territoires, il n’en demeure pas moins qu’ils y sont davantage prégnants.

Outre que ces territoires concentrent la pauvreté et le chômage, ils ont souvent une jeunesse pléthorique (donc une délinquance juvénile plus forte que dans d’autres quartiers ici par simple effet de structure démographique) qui y fait rapidement l’expérience de la discrimination dans les relations sociales ordinaires et dans le rapport aux institutions, et qui, pour une petite partie d’entre elle, y réagit dans un surcroît de déviance. Pour toutes ces raisons – et en liaison aussi avec les politiques de peuplement des organismes publics et des élus locaux –, se concentre dans ces quartiers une population le plus souvent majoritairement étrangère et d’origine étrangère. De là l’apparente « sur-délinquance » des jeunes issus de l’immigration.

Ces deux caractéristiques sont révélatrices d’une double crise des structures d’intégration de la jeunesse dans le monde adulte. La première est économique : l’accès à un statut social est rendu particulièrement difficile pour des centaines de milliers de jeunes hommes qui se trouvent déqualifiés par rapport à la vie professionnelle, de façon autant sinon plus symbolique que réelle (dans la mesure où il existe pour certains d’entre eux des emplois précaires de type intérim mais qui ne confèrent pas un statut). Et il faut souligner le poids de ce statut dans l’ensemble du processus d’entrée dans l’âge adulte, son incidence sur l’ensemble des relations familiales et sociales des individus.

Actuellement, les pouvoirs publics s’interrogent sur l’âge auquel un jeune commence à délinquer. Or cette question n’est pas la seule importante pour une société. Il est probable que celle de savoir à quel âge il sort des pratiques délinquantes l’est autant sinon davantage. La carrière délinquante a certes un début, mais elle a aussi une fin. Et c’est sans doute ici que les changements les plus notables sont intervenus ces dernières décennies. Si « la jeunesse ne prend une certaine consistance sociale qu’à partir du moment où se prolongent ces temps de passage qui définissent une position sociale incertaine » [4], alors il faut admettre que l’on n’a jamais été jeune aussi longtemps que dans la société française de ces vingt dernières années.

La question de l’accès à l’emploi stable est ici centrale, elle a des conséquences sur les deux autres critères classiques qui définissent l’« entrée dans l’âge adulte » : l’accession à un logement indépendant et la formation d’un couple stable, prélude à la fondation d’une famille. Ce modèle de « réussite dans la vie » (avoir un travail, un logement, une famille) est unanimement partagé dans la société. Mais il est difficilement concevable pour beaucoup de ces jeunes qui sont, de fait, les « inutiles » du système [5].

La seconde crise est symbolique et politique : l’accès à la citoyenneté est rendu particulièrement difficile pour ces jeunes hommes qui se considèrent globalement disqualifiés par rapport au modèle dominant dans l’ordre politique, qui ne sont plus sollicités ni représentés par les forces politiques traditionnelles, et qui sont relativement démunis pour construire des actions collectives autonomes, durables et non-violentes (par opposition aux émeutes qui, survenant presque toujours à la suite d’une mort d’homme, sont des déchaînements émotionnels passagers).

Telle est la situation économique, sociale et psychologique dans laquelle les éducateurs de prévention spécialisée interviennent. Et la situation rencontrée à l’ACASA illustre pleinement ces problématiques.

L’évolution du métier d’éducateur et de ses conditions d’exercice

Le métier d’éducateur moderne est l’héritier des mouvements de jeunesse et d’éducation populaire, laïcs ou religieux, qui se sont structurés depuis la fin du XIXe siècle et renouvelés dans les années 1950 et 1960 par le biais des « clubs et équipes de prévention ». Puis, l’arrêté interministériel du 4 juillet 1972 est venu fixer le cadre de cette nouvelle « prévention spécialisée ». Le Code de l’action sociale et de la famille définit cette « action éducative » visant à « faciliter une meilleure insertion des jeunes » là où « les phénomènes d’inadaptation sociale sont particulièrement développés ».

Ce métier s’est ainsi professionnalisé mais ne s’est guère développé comme on aurait pu le souhaiter, de surcroît ce développement est très inégal selon les territoires, en liaison avec la décentralisation de son financement de l’État vers les départements en 1985.

Ce métier est ensuite devenu plus difficile à exercer à mesure que le processus de ghettoïsation se développait. Très concrètement, il ne va pas de soi d’implanter un club de prévention, d’asseoir une légitimité d’éducateur dans un quartier où tout ce qui représente les institutions peut être vu comme une intrusion insupportable et une tentative de contrôle social. Et il ne va pas de soi d’imposer la légitimité de son discours et de sa pratique lorsque, au bout du compte, on ne trouve pas nécessairement de réponse à la question : « Et si je fais tout ça, tu vas me trouver un boulot ? »

Ainsi, écartelé entre la demande sociale, les besoins de la jeunesse et la commande politique, l’éducateur ne peut pas ne pas se poser la question du contrôle social et ne pas s’y débattre en permanence. Et lorsque, pour des raisons diverses, son implantation est difficile, lorsque sa légitimité n’est pas acquise sur le territoire d’intervention, lorsque son action se heurte à des résistances, des évitements voire des confrontations, des violences et des échecs, il éprouve logiquement la tentation du repli sur des actions plus balisées, sur les publics les moins difficiles et sur les partenariats institutionnels les plus confortables.

Du coup, se posent la question du travail de rue (va-t-on réellement au contact des jeunes dans la rue ou bien a-t-on tendance à se replier sur son local, sur ses séjours, sur ses chantiers éducatifs et sur ses animations ?), la question du contact avec les publics les plus difficiles (va-t-on réellement rencontrer ces jeunes, en soirée voire la nuit, là où ils traînent, ou bien a-t-on de fait cessé de travailler avec cette partie de la jeunesse autrement que dans quelques suivis individuels ?) et la question de la nature de l’action éducative (est-on dans l’occupation, dans l’animation, dans l’insertion, dans l’accompagnement psychologique, dans l’action collective ?).

À l’ACASA (le club de prévention spécialisée dans lequel nous nous sommes engagés), l’héritage du précédent conseil d’administration présidé par Marianne Monnet est celui d’une prévention spécialisée entendue comme l’action éducative volontairement orientée vers les publics les plus en difficulté, dans une démarche et dans des actions qui ne visent pas simplement à les « accompagner », à les « prendre en charge » et à « faire des choses avec eux », mais aussi et peut-être surtout à leur redonner la parole, à les rendre acteurs de leur vie sociale et, pour commencer, de la vie de ce qui est aussi leur club de prévention.

Emblématiques de cet état d’esprit sont notamment la pratique de la concertation et la tenue régulière des « réunions des délégués » (les délégués sont des personnes que les groupes de jeunes interpellés par l’équipe élisent entre eux pour les représenter au sein de l’association), le travail de rue poursuivi jusque tard dans la nuit, l’accompagnement des sortants de prison, ou encore le fait que l’équipe a recruté des jeunes du quartier, d’abord comme animateurs, avant de professionnaliser certains d’entre eux qui sont aujourd’hui des éducateurs spécialisés diplômés, constituant ainsi des figures valorisantes et valorisées aux yeux des jeunes du quartier. Ce type de pratiques éducatives ne se substitue pas aux actions plus traditionnelles des clubs de prévention, il s’y ajoute.

Même si le quartier, l’équipe et l’association évoluent en permanence, même si les projets sont multiples ainsi que les publics concernés, c’est néanmoins cet état d’esprit général, cette éthique de la solidarité envers tous et y compris les plus difficiles, cet attachement à l’idée d’une démocratie qui soit aussi participative, que nous entendons continuer à insuffler en liaison étroite avec le directeur du club qui apporte également vingt ans d’expériences et d’engagements dans l’action éducative.

Pour nous, les éducateurs de prévention spécialisée sont le dernier maillon d’une chaîne de solidarité politiquement de plus en plus mise en question (voire mise en cause), la dernière main tendue en direction des jeunes en voie de marginalisation, aux pratiques déviantes et parfois délinquantes. Ce qui amène à poser la question de la légitimité politique de cette action éducative et de cette conception de la prévention.

L’évolution politique et la mise en question de la philosophie même de la prévention et de l’action éducative

La prévention et l’action éducative ne se portent pas bien dans le débat public. Elles sont assez clairement mises en question dans leurs pratiques (et, en amont, dans leur philosophie même) par les pouvoirs publics actuels. Tandis qu’un projet de loi sur la prévention est annoncé depuis bientôt deux ans au ministère de l’Intérieur et porte une conception pour le moins particulière de la prévention (le chapitre 1 porte sur la vidéosurveillance, le projet vise aussi à imposer une obligation générale de signalement personnalisée aux travailleurs sociaux ainsi qu’à constituer des nouveaux internats pour les enfants en difficulté que l’on voudrait dépister de le plus précocement possible), le récent rapport sur la prévention de la délinquance du parlementaire Jacques-Alain Bénisti (député maire UMP du Val-de-Marne) voit fondamentalement dans la délinquance le résultat du choc culturel entre la population française « de souche » et la population issue de l’immigration [6]. De manière générale, l’évolution de ce que l’on appelle aujourd’hui les politiques de sécurité et de prévention est caractérisée au plan national comme au plan local par la recherche des moyens de contenir les débordements de la jeunesse par des moyens policiers et judiciaires. Ce sont de plus en plus des politiques de dissuasion et de contention, qui peuvent dériver – et ont parfois localement déjà commencé à dériver – vers des politiques d’enfermement.

L’intervention policière et judiciaire est à la fois légitime et indispensable. Nul ne songe à la remettre en cause. Mais si elle devait y être arrimée d’une façon ou d’une autre, la prévention spécialisée se verrait vidée de son sens, à la fois dans sa définition même et dans ce que cette définition induit sur les pratiques et les valeurs des acteurs concernés. Sur le constat, en matière de délinquance juvénile, tout le monde est à peu près d’accord. Les grandes perturbations familiales (et non la simple situation monoparentale qui est souvent transitoire et n’est pas en soi un facteur prédictif de délinquance), l’échec scolaire, l’absentéisme et la déscolarisation, la toxicomanie et d’autres pratiques addictives, la répétition d’actes de petite délinquance, les conduites à risque, sont autant de signaux qui nous disent qu’un adolescent est en difficulté et qu’il faut intervenir. Mais de quelle façon ?

L’idée de dépistage et de traitement est un concept médical. Or les humains ne sont pas simplement des cellules. La simplicité de l’idée cache ici le simplisme du raisonnement. On ne « répare » pas un humain comme on soigne une grippe, ni comme on répare une voiture. Et on ne fait pas évoluer un esprit en lui lançant une simple injonction, voire une menace, ni en le « retirant » purement et simplement du « milieu criminogène » dans lequel on pense qu’il vit.

On fait évoluer un esprit lorsque l’on est capable d’entendre et de comprendre sa souffrance, de le respecter comme sujet – ce qui ne veut pas dire accepter ou cautionner ses transgressions, mais on ne décrète pas la loi, on y éduque en construisant un respect mutuel – [7] de lui offrir des moyens d’analyser la signification de ses attitudes, de dépasser ses contradictions, de sortir de ses échecs, de trouver des perspectives pour se projeter dans l’avenir. Tout ceci prend du temps, ne se règle pas du jour au lendemain, il faut souvent plusieurs années.

Pour toutes ces raisons, l’accompagnement et l’éducation sont des savoir-faire particuliers ; ils supposent des professionnels de la prévention spécialisée qui développent leur action en s’appuyant sur des références déontologiques spécifiques (refus de discrimination, neutralité, secret professionnel, obligation de moyens, respect de la volonté de la personne, autonomie vis-à-vis de l’employeur), qui n’ont rien à voir avec le renseignement policier. Vouloir soumettre les professionnels de l’action sociale et éducative à une obligation de signalement (au policier, au juge ou au maire) de tout ce qu’il voit et entend chez les personnes dont il s’occupe est ainsi une idée malheureuse. C’est de surcroît une idée dangereuse.

Dans la situation actuellement très difficile des travailleurs sociaux, qui sont confrontés comme tous les représentants des institutions à la perte de confiance et de légitimité de l’action publique, ce type d’obligation aboutirait rapidement à ruiner l’ancrage et la crédibilité qu’ils ont encore dans les quartiers pauvres les plus difficiles.

Contre le simplisme et le caractère régressif des raisonnements qui s’emparent de plus en plus du débat public, il faut enfin rappeler que les problèmes des personnes ne sont pas uniquement des problèmes personnels. S’ils se signalent en matière de délinquance par ceux qu’ils posent aux autres, c’est précisément parce qu’ils trouvent leur origine et parce qu’ils s’expriment dans la relation avec les autres. Ainsi, les travailleurs sociaux portent bien leur nom : ce sont des travailleurs du social, des travailleurs du lien social. L’action sociale et éducative a donc aussi pour mission de s’exercer sur des contextes, sur des familles, sur des groupes, sur des quartiers, en rencontrant aussi dans cette action tous les acteurs publics et associatifs qui veulent s’inscrire dans la même démarche : refaire société.

Le comité national de liaison des associations de prévention spécialisée rappelait encore : « Globalement, les jeunes que rencontrent les équipes de prévention spécialisée ont besoin d’éducation, d’attention, de confiance, d’écoute, de sécurité, d’amour, de cadre, de formation, d’un revenu d’activité, de reconnaissance sociale, de propositions s’inscrivant dans un véritable projet de société fondé sur la lutte contre l’exclusion, contre le racisme et la discrimination et sur la restauration du lien social, dans le cadre des valeurs de la République ». Nous faisons à nouveau nôtres ces conclusions, et nous efforçons de les mettre en pratique avec toute l’équipe éducative.


- Laurent Mucchielli est sociologue, chercheur au CNRS, enseignant à l’université Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, directeur du Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (CESDIP) et président de l’association des centres d’aides et de secours à l’adolescence (ACASA), club de prévention spécialisée dans le XIXe arrondissement de Paris.

- Michel Kokoreff est sociologue, maître de conférences à l’université Paris 5, chercheur au Centre de recherche psychotropes, santé mentale, société (CESAMES) et vice-président de l’association des centres d’aides et de secours à l’adolescence (ACASA).


[1Voir Michel Kokoreff, La force des quartiers. De la délinquance à l’engagement politique, Paris, éd. Payot, 2004

[2Ainsi le nombre d’allocataires du RMI-RMA a-t-il augmenté de 10 % en 2004 par rapport à l’année précédente (DRESS-CNAF, Le nombre d’allocataires du RMI, Études et résultats, 2004, n°340), et l’on sait que les jeunes de moins de 25 ans n’y ont pas accès

[3Dominique Duprez, M. Kokoreff, Le monde des drogues. Usages et trafics dans les milieux populaires, Paris, éd. Odile Jacob, 2000. Dire cela n’est pas se voiler la face sur l’existence de trafics illicites plus organisés et lucratifs dont le quartier n’est pas la « plaque tournante » mais qui peuvent certainement y transiter.

Ces questions relèvent de la compétence policière. Il n’est pas souhaitable que les éducateurs de prévention se soucient d’avoir une connaissance fine de ces délinquances organisées et de leurs acteurs sur lesquels l’action éducative ne peut guère avoir prise

[4Olivier Galland, Les jeunes, Paris, éd. La Découverte, 6ème éd, 2002, (p. 5)

[5Robert Castel, Les métamorphoses de la question sociale, Paris, éd. Fayard, 1995

[6Parmi les nombreuses réactions à ce projet de loi et à ce rapport, signalons celles que nous avons publiées dans le journal électronique de notre groupe CLARIS.

Plus largement, les lecteurs intéressés trouveront sur ce site de nombreuses contributions au débat sur la prévention, le travail social et l’action éducative.

[7Rappelons ici ces justes préconisations du Comité national de liaison des associations de prévention spécialisée : « L’éducation à la loi est préférable à la notion de rappel à la loi. (…) Instaurer la loi auprès de jeunes marginalisés ou rebelles suppose la rencontre avec des adultes respectueux et crédibles dans leurs attitudes ; cela commence souvent par l’instauration de règles claires, fondées, discutées avec les jeunes et appliquées avec justice par les adultes de confiance auxquels ils se réfèrent. L’instauration de la loi n’est pas la restauration de l’ordre. La loi permet l’humanisation alors que l’ordre renvoie à l’obéissance, au maintien d’une organisation. (…) Or, la demande sociale et politique s’exprime souvent aujourd’hui en termes de résultats immédiats. L’évaluation de la performance éducative porte moins sur les capacités du jeune à acquérir son autonomie (affective, psychologique ou matérielle) que sur celles à adapter son comportement conformément à un modèle social prédéfini.
Cette propension réduit l’acte éducatif au simple règlement d’une crise, au détriment de ses causes et de ses effets sur la personnalité des jeunes » (CNL. APS, Pour une Convention nationale de la prévention spécialisée, Paris, éd. L’Harmattan, 2002).