N° 833 | du 22 mars 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 22 mars 2007

Prévenir l’épuisement professionnel

Propos recueillis par Jacques Trémintin

Quand Annie Fruchart est nommée à la tête du SDAPP, elle sait que tout est à créer. Pas de quoi effrayer cette assistante sociale de formation qui a derrière elle quinze ans de pratique de terrain et dix ans d’expérience de chef de service. Juste un défi passionnant à relever. Ce qu’elle fait avec dynamisme et efficacité. Elle nous explique la genèse de ce travail

Comment expliquez-vous que votre conseil général n’apportait pas d’aide à ses professionnels ?

Ce n’est pas tout à fait comme cela que l’on peut présenter les choses. Le pôle solidarité proposait déjà différentes formes d’accompagnement. Il y a d’abord le soutien technique de l’encadrement hiérarchique ou celui des « professionnels coordinateurs » et les « professionnels ressources ». Et puis, il y a la formation continue qui peut se faire en interne ou en externe, individuellement ou collectivement. Il y a aussi l’entretien annuel d’évaluation qui est l’occasion de faire le bilan des points forts et des points faibles de chaque agent. On peut aussi citer le débriefing psychologique pour aider les professionnels confrontés aux agressions sexuelles de mineurs afin de favoriser l’expression et la maîtrise des réactions émotionnelles.

Ce qui fonctionne depuis quelques années maintenant et qui ressemble plus à ce qu’on a mis en place, ce sont les groupes de parole pour les assistantes familiales de l’aide sociale à l’enfance. Ce qu’on y propose, c’est à la fois de réfléchir et de prendre de la distance par rapport au travail quotidien et de s’appuyer sur le groupe pour développer la compétence, l’autonomie et la responsabilité des professionnels. L’objectif est bien de ne pas rester isolé face aux situations difficiles et de répondre au sentiment d’échec qui survient parfois. Ces groupes sont animés par un professionnel de l’accompagnement et une assistante familiale ressource, l’un et l’autre bénéficiant du soutien d’un psychiatre ou d’un psychologue extérieur à l’institution. On ne peut donc pas dire que le conseil général ne proposait rien. Il est apparu néanmoins que ce n’était pas encore suffisant.

Justement, pouvez-vous nous expliquer le cheminement de votre réflexion pour concevoir ce nouveau service ?

La pratique des métiers de la relation constitue un espace où l’intervenant est seul, même s’il s’agit d’une solitude accompagnée tant par l’équipe que par l’encadrement. La confrontation permanente à l’exclusion et à la maltraitance présente des risques d’usure professionnelle. On peut essayer de prévenir cet épuisement en créant un lieu qui permette de reprendre ce qui a été fait. Ce que l’on vise alors, c’est l’analyse de la posture professionnelle, de l’implication personnelle, de la prise de distance. L’accompagnement professionnel n’est pas là d’abord pour améliorer la qualité du service rendu. Cela viendra ensuite. Il est évident que le travailleur social se montrera d’autant plus efficace sur le terrain qu’il se sentira bien dans son travail ou du moins qu’on lui permettra d’évacuer tout le stress et la souffrance qu’il y accumule.

Il s’agit donc bien avant tout d’obtenir une régulation, un apaisement, un soulagement pour l’intervenant lui-même. Ce que l’on cherche en premier lieu, c’est à prendre soin de la relation de travail dans lequel il est engagé. Cet accompagnement doit positionner l’intervenant dans une trajectoire d’évolution et de plaisir à la tâche. C’est à partir de cette logique que nous avons conçu le SDAPP : ce n’est surtout pas un service à qui l’on s’adresserait uniquement en cas de problèmes mais un lieu ressource permanent que l’on peut fréquenter régulièrement. L’accompagnement du professionnel fait partie intégrante de sa fonction. On pourrait même imaginer qu’il apparaisse dans sa fiche de poste !

Après dix-sept mois de fonctionnement, quels premiers enseignements tirez-vous de cette expérimentation ?

Je répondrai à votre question sur trois niveaux : l’institution, les professionnels et notre service. Je pense tout d’abord qu’une institution qui fait le choix de créer un service tel que le SDAPP fait le pari de bénéficier d’équipes plus performantes et de contribuer au développement des dynamiques institutionnelles. C’est un enjeu majeur quoique cohérent pour le pôle solidarité qui affirme vouloir encourager les professionnels à investir leur métier et profiter des satisfactions qui en découlent (lire le point de vue des professionnels). Pour ce qui concerne les personnels, je reste convaincue de la légitimité du service que nous leur proposons. Après une inévitable phase d’observation, voire de méfiance, ils commencent progressivement à nous reconnaître. Cela n’a pas été sans mal. Il a fallu que nous prenions notre bâton de pèlerin pour aller vers eux. Nous le faisons encore d’ailleurs.

Mais cela commence à évoluer positivement. C’est peut-être le passage obligé pour faire accepter un dispositif totalement innovant. Il est peut-être indispensable de commencer par faire nos preuves. Quant aux conseillères en accompagnement professionnel, un métier nouveau est né. Plusieurs questionnements émergent. Il y a d’abord cette position qui place à la fois en dehors et en dedans et qui nécessite de garder une attention pour maintenir la bonne distance, pour éviter d’être absorbé par les jeux de pouvoir ou psychologiques au sein des services. Il y a ensuite la coupure d’avec la pratique directe en contact avec l’usager et ce que cela peut induire. C’est pourquoi se pose la nécessité d’un espace réflexif pour le SDAPP lui-même comme pour les professionnels de l’action sociale. Ce à quoi nous travaillons.


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