N° 678 | du 18 septembre 2003 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 18 septembre 2003

Prendre du temps pour faire un signalement est indispensable

Propos recueillis par Guy Benloulou

Thèmes : Abus sexuel, Maltraitance

Pour Nicole Taieb-Flicstein, psychanalyste pour enfants, membre de la société psychanalytique de Paris, de quelque façon qu’on s’y prenne, tout signalement entraîne un bouleversement psychique pour l’ensemble des personnes concernées. De plus, un enfant éprouve souvent de l’amour pour ses bourreaux. " Il faut aussi avoir toujours à l’esprit la culpabilité de cet enfant maltraité mais qui se sent coupable " rappelle Nicole Taieb-Flicstein. C’est pour cela, préconise-t-elle, que prendre du temps pour signaler est indispensable. Mais ni trop de temps ni pas assez et parfois il faut le faire... immédiatement. Un impératif en tous cas : " Ne pas agir seul "

Comment les travailleurs sociaux peuvent-ils évaluer la parole de l’enfant maltraité et sa souffrance ?

S’il y a atteinte physique, il est plus facile d’objectiver les conséquences. Ce qui est plus difficile à mettre en évidence, quand il s’agit de maltraitance sexuelle et plus encore en cas de maltraitance psychique. Le sadisme psychologique ne laisse pas de traces. La situation est d’autant plus difficile à évaluer que la frontière entre la cruauté mentale et les principes éducatifs est souvent difficile à évaluer.

À l’heure où le soupçon s’installe, la tentation est grande de s’identifier à la victime et de se transformer en procureur accusateur. C’est toute une éthique de travail qui est questionnée. Le premier risque serait de se contenter de craintes et de prendre des mesures qui auraient pour seul but de nous décharger. La place du travailleur social est essentielle, le plus souvent, il est le premier sollicité, informé, confronté à la tension intolérable qu’entraînent de telles situations, au risque et à la tentation du passage à l’acte qui le déchargerait de cette tension, aux exigences de la loi.

Dans toute situation qui met en cause notre éthique, notre responsabilité sociale, notre subjectivité, la nécessité est de partager avec un autre ou plusieurs autres, de créer un espace de parole, de pensée qui permettra d’évaluer le risque en cours mais aussi d’élaborer dans l’après coup les situations déjà vécues et permettra la réévaluation de l’intervention passée. Ces situations ne peuvent pas s’affronter seul.

Justement, faut-il dès la révélation faire un signalement ou prendre le temps d’évaluer les risques que celui-ci peut générer chez l’enfant ?

De toute façon, tout signalement entraînera un bouleversement psychique et social pour l’ensemble des personnes concernées. Il modifiera l’équilibre de la famille. Il amènera du tiers, de la loi, là où il y avait du secret, du nié, du honteux. C’est en ce sens que prendre du temps est indispensable. Mais ni trop de temps, ni pas assez. La qualité du lien établi avec l’enfant a une place considérable. Un enfant fait confiance à un adulte, alors même qu’il est maltraité par d’autres adultes. Il s’agit de bien comprendre ce qu’il attend après s’être confié et d’éviter au maximum de le décevoir à nouveau.

Il faut aussi avoir toujours à l’esprit la culpabilité de cet enfant maltraité, qui a du mal désormais à se faire confiance, à se fier à son ressenti, à son jugement. Un enfant qui aime ses bourreaux, qui recherche leur amour et leur reconnaissance. Un enfant qui a perçu la détresse de l’adulte maltraitant, le plus souvent ancien enfant maltraité. C’est une énorme difficulté pour nous travailleurs médicaux sociaux, que de pouvoir nous identifier aux adultes maltraitants. Mais à entendre leurs enfants, on découvre combien eux, les comprennent, perçoivent leur souffrance et s’y sentent liés.

Pourriez-vous donner un exemple qui illustre cette ambivalence de l’enfant à l’égard de l’adulte qui le maltraite ?

Bien sûr. Par exemple, donc, dans le cadre d’un centre médico-psychologique de la banlieue parisienne, l’école avait signalé à l’assistante sociale, une enfant en grandes difficultés scolaire et de comportement, élevée par ses grands-parents, sa mère, toxicomane, ne s’en occupait pas. Le pédopsychiatre, dès la première consultation, a pu ressentir un grand malaise envers la petite fille et les grands-parents, malaise qui a persisté et lui a fait suspecter une attitude perverse du grand-père. Il m’avait demandé un avis. Dès le début, il a été très difficile de rester seule avec l’enfant. La grand-mère et l’enfant ne l’admettaient pas.

Au cours de plusieurs rencontres, la petite fille a montré dans ses jeux et son discours une énorme angoisse et a mis en scène des mauvais traitements de la part d’une mère inadéquate et des attitudes ambiguës de la part d’un grand-père très intervenant et collant. Mais dès que je mettais en mots ce qu’elle racontait, elle entrait dans une grande confusion et m’expliquait qu’elle était une mauvaise fille, qu’elle aimait son grand-père.

Dans le voisinage, les langues s’étaient déliées et nous étions convaincus de la séduction du grand-père. La décision de placement a été prise mais en mesurant combien cette petite fille avait eu besoin de protéger les grandes personnes qui l’avaient recueillie après le premier abandon de sa mère. Il nous a fallu du temps pour évaluer une situation dont nous savions tous qu’en protégeant cette enfant, nous la privions aussi du seul lien qui avait été maintenu.

Un enfant — ce qui peut sembler paradoxal — peut donc souffrir si l’on s’attaque à celui qui le maltraite ?

Oui. Les situations de maltraitance chez l’enfant posent des problèmes complexes. Il s’agit, bien sûr, de pouvoir en priorité protéger l’enfant. Mais cette protection ne doit pas ignorer les liens de l’enfant à sa famille si maltraitante soit elle. C’est ce qui fait la difficulté de toute intervention médico-sociale. Il semble important dans le cas d’une suspicion ou d’une maltraitance révélée chez un enfant de prendre le temps d’évaluer la situation et ce par une équipe multidisciplinaire, médecin, psychologue, travailleur social travaillant de concert et partageant leurs doutes ou leurs conclusions. Prendre le temps ne signifie pas que ce temps soit long mais de pouvoir évaluer les mauvaises conditions de vie de l’enfant et aussi le fonctionnement familial, la possibilité de collaboration avec un des membres de la famille, prendre en compte les liens d’attachement de l’enfant au parent maltraitant. La plupart de ces enfants maltraités se sentent coupables des mauvais traitements dont ils sont l’objet, comme si c’était de leur faute.

Ils sont aussi très attachés à leurs parents et il s’agit de ne pas disqualifier un parent si mauvais puisse-t-il être à nos yeux. Ce serait disqualifier ce que l’enfant a pu intérioriser de bon et prendre le risque de devenir à notre tour maltraitants. Pouvoir faire passer le droit au respect des besoins de l’enfant sans pour autant disqualifier ses parents est très difficile, complexe, nous demande de nous distancier de l’identification révoltée que nous éprouvons pour respecter aussi chez cet enfant ce qui de lui aime ses parents et a besoin de cet amour. C’est toute l’importance, dans ce premier temps, de bien évaluer où nous mettons les pieds. Nous savons que les adultes maltraitants ont eu eux-même affaire à la maltraitance. Ces histoires sont la plupart du temps, des histoires transgénérationnelles. Essayer de coopérer avec les adultes ne peut que bénéficier à l’enfant.

Ce temps de réflexion peut aussi présenter certains dangers tant pour l’enfant que pour le travailleur social qui reçoit la révélation. Alors ? Comment pouvoir prendre la bonne décision ?

Le signalement, dans l’idéal, devrait être inclus dans la démarche structurante pour l’enfant et la famille. Ce moment lui-même est essentiel. Il y a, bien sûr, des situations où la question ne se pose même pas, il faut signaler immédiatement. Signaler trop tôt ou trop tard peut avoir des conséquences qui annulent toute la portée de la prise en charge. Un problème social où la société a à exprimer clairement sa position de refus face à un phénomène intolérable, ce qui est fait par l’ensemble des mesures et des structures prévues. C’est une prise de position essentielle du point de vue de la morale et du droit du sujet. Une maltraitance repérée si elle n’est pas dénoncée est un acte entériné, où le social est complice. Chacun de nous, à la place qu’il occupe, mais aussi avec son propre parcours personnel, a tendance à percevoir la situation de son point de vue. Ce qui est inévitable.

Et c’est la mise en commun, le partage de ces différences qui est indispensable et même enrichit l’abord de ces situations en nous permettant de dépasser nos réactions indignées. La réponse à la maltraitance nécessite la coopération de tous les professionnels concernés, l’élaboration d’un vrai partenariat où l’apport de chacun est reconnu, créant ainsi un étayage pour nous, professionnels, mais aussi pour la famille et l’enfant. Cette action élaborée et concertée doit avant tout, éviter l’excès alors même que la maltraitance nous confronte à tous les excès, excès dans l’inertie et excès de zèle.

On a le sentiment, quand même, à vous écouter de ne plus savoir trop quoi faire. Ce qui fait, à tout prendre, qu’on serait tenté d’adopter la moins mauvaise des solutions et de signaler le plus vite possible…

Encore une fois oui, il faut parfois signaler immédiatement. Mais faire un signalement, nous le savons, a surtout, dans l’urgence, l’avantage de nous soulager nous-mêmes de l’insupportable mais est un risque de chaos. Il ne s’agit en aucun cas, de se substituer à la justice, et nous sentir tout-puissant. Il est donc important de pouvoir signaler les doutes tout en avançant dans la compréhension de la situation et de ses enjeux, mais aussi de pouvoir imaginer les meilleures ou les moins mauvaises solutions pour l’enfant. Un enfant enlevé souvent dans des circonstances dramatiques à ses parents et placé en urgence dans un foyer ne sera pas un enfant protégé mais un enfant pour qui un traumatisme difficile à évaluer dans l’immédiat se substituera à une situation traumatique connue. Il nous est nécessaire de prendre le temps de parler, de nommer les faits, les responsabilités, de nous préserver nous-mêmes du besoin de dénoncer une situation particulièrement révoltante.

Le but est que toutes les mesures de protection physiques mais aussi psychiques soient prises et que soient réunies les conditions qui permettraient une élaboration ultérieure du traumatisme. Dans le cadre d’un travail d’équipe, nous avons souvent divisé les tâches. Un collègue, travailleur social ou pédopsychiatre, informait l’enfant qu’un signalement devait être effectué, que la loi prévoyait sa protection, mais un autre interlocuteur qui n’intervenait pas au niveau des mesures, rencontrait régulièrement l’enfant, qui avait ainsi un lieu pour exprimer sa peur, et aussi sa colère contre l’adulte qui avait pris la charge du signalement.


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