N° 996 | du 2 décembre 2010

Faits de société

Le 2 décembre 2010

Précarité et protection de l’enfance

Joël Plantet

Un cumul d’inégalités caractérise deux millions d’enfants pauvres. La Défenseure des enfants interroge la politique du logement, l’absence de maintien des liens familiaux, et souligne un déterminisme social préjudiciable.

Estimés à deux millions, les enfants en situation de précarité cumulent des inégalités au regard du logement – 6 000 000 enfants mal logés, 10 000 vivant en CHRS, 6 000 moins de 3 ans en centres maternels… –, de la prise en charge de leur santé, de leur parcours scolaire et du maintien des liens familiaux (143 800 enfants placés). En hausse, les expulsions (10 000 par an) « produisent chez les enfants des effets comparables à ceux de la guerre », accuse le dernier rapport de la Défenseure des enfants, et l’hébergement d’urgence fait souvent éclater la cellule familiale.

En augmentation, les familles monoparentales sont particulièrement vulnérables : sous le seuil de pauvreté pour un tiers d’entre elles, les mères (le plus souvent) sont en CDD, en horaires atypiques, en intérim, au chômage… L’accès aux soins devient improbable et les enfants pauvres vivent des inégalités croissantes : risque d’obésité, discontinuité dans les parcours de soins, augmentation des grossesses d’adolescentes, saturnisme… alors que la loi Hôpital patients santé territoire (HPST) du 21 juillet 2009 ne mentionne pratiquement jamais le mot « prévention ».

L’écrit parle de « déterminisme social » : parcours scolaire plus ou moins long selon l’origine, manque de mixité sociale, manque de formation chez les enseignants pour aborder les difficultés dues aux inégalités… Du côté du logement, l’ineffectivité du Dalo et le déficit de logements sociaux « impacte gravement le devenir et l’équilibre des enfants et de leurs familles » ; les bailleurs sociaux sont réticents à louer des logements aux familles sortant de CHRS…

Les conséquences du déterminisme social

Un point attire particulièrement l’attention : les enfants placés à l’Aide sociale à l’enfance (ASE) sont « très majoritairement les enfants de familles en difficulté sociale » : 143 800 ont été placés à l’ASE en 2009, dont 87 % à la suite d’une décision judiciaire. Or, il semblerait, selon la Défenseure, que les difficultés économiques amènent de plus en plus les services sociaux « à conclure que ces familles auront du mal à assurer l’éducation et le bien-être de leurs enfants ». En outre, la moitié de ces enfants arriveraient en urgence en foyer ou en famille d’accueil, sans que les raisons de la séparation leur soient toujours expliquées.

Les difficultés financières des départements, la réduction parfois des actions de prévention et d’accompagnement, le « cloisonnement des différentes institutions locales » sont également rappelées.

Partant, les préconisations coulent de source : construire des logements sociaux, créer des modes de garde adaptés, faire de l’accompagnement des familles « une priorité absolue » sont les trois premiers items. Mais l’institution recommande aussi une vraie lutte contre les inégalités d’accès aux soins des enfants, via un plan santé enfant et adolescent. Pour endiguer les conséquences du déterminisme social sur le parcours scolaire des enfants, elle prône davantage de mixité sociale, le développement du travail pluridisciplinaire et du tutorat. Enfin, des campagnes de sensibilisation devraient, selon elles, être programmées à tous les échelons pour « développer la solidarité directe des citoyens ».

La Défenseure des enfants a traité la situation d’environ 3 000 enfants l’an dernier (plus de 22 000 en dix ans). Elle est intervenue sur les mineurs étrangers isolés, les gardes à vue d’adolescents, les effets pervers des réseaux sociaux sur Internet, les enfants roms, la scolarité des enfants handicapés… Il serait aberrant et paradoxal que l’institution disparaisse, engloutie par un Défenseur des droits beaucoup moins spécialisé.