N° 1076 | du 27 septembre 2012

Critiques de livres

Le 27 septembre 2012 | Joseph Rouzel

Préalables à toute clinique des psychoses

Jean Oury & Patrick Faugeras


éd. érès, 2012 (280 p. ; 26 €) | Commander ce livre

Thème : Psychose

Discussion au long cours, mais au fil des mots, entre deux cliniciens des psychoses. Autant Jean Oury que son questionneur, Patrick Faugeras, savent de quoi ils parlent. Oury, créateur et fer de lance de la clinique de Laborde, a tant et tant à raconter. Avec Oury, c’est de la pensée en marche, en train de se faire. On ne sait jamais où il va, mais on y va. On est bien loin des usines à gaz montées à grands renforts d’échafaudages théoriques qui cachent la façade, tels qu’on en échafaude dans les parlotes universitaires.

Ici la pensée jaillit de la clinique, une clinique du quotidien où théorie et pratique ne cessent de se percuter. N’oublions jamais que la psychanalyse exige une pensée en mouvement, sans cesse renouvelée, à hauteur de l’acte qui en amorce la lancée. C’est cette exigence que Jean Oury, depuis des décennies, porte à bout de bras, à partir d’une question structurale et topique, qu’il emprunte à François Tosquelles, que j’ai souvent entendue dans sa bouche, et que nul ne saurait balayer d’un revers de manche : « Qu’est-ce que je fous là ? » C’est un titre repris d’ailleurs dans un ouvrage par un autre clinicien de Laborde, Marc Ledoux.

Voilà comment s’avance le clinicien : d’abord il s’interroge sur sa propre présence auprès du psychotique. Évidemment c’est une question radicale au point de ne pouvoir se refermer dans le confort d’une réponse unique et bien huilée. Alors suivent d’autres questions : qu’est-ce que je lui veux à cet autre qu’on dit « fou » ? Qu’est-ce que me fait éprouver sa présence ? Puis surgit la question des entours : comment maintenir vivant un espace de rencontre, de soin, d’affectio societatis (volonté de s’associer Ndlr), tel qu’il produise, pour tous, soignants et soignés, des effets d’apaisement, d’invention, de création ? Comment mailler des dispositifs institutionnels qui favorisent la circulation des corps et des paroles ? Comment inventer des espaces d’accueil, des lieux où s’effectuent des greffes de dires ? Comment bricoler et soutenir dans une institution dévouée aux soins psychiques, des lieux où les patients peuvent, soulevés par le délire, y trouver un point de chute ? Où le délire, parce qu’il est partagé et trouve à se déposer, fait que le patient lui se re-pose, il se repose sur un soignant, quelle que soit sa place dans l’établissement de soin, pourvu qu’il trouve à qui parler. Et enfin surgit la question périphérique, qui englobe toutes les autres : quelles conditions politiques pour un accueil et un traitement humain des psychotiques ?

De récentes déclarations fracassantes de responsables politiques, visant à assimiler le psychotique à un meurtrier en puissance, nous montrent que nous sommes bien loin d’être sortis du règne de la barbarie. Ainsi se présente la poupée russe : la clinique au centre, supportée par l’institution et inscrite dans une perspective politique. Le tout est traversé par une éthique : EPIC, tel est le mot d’ordre (Ethique, Politique, Institutionnel, Clinique). La clinique n’est pas envisageable sans une pensée de l’institution et de la société des hommes, ni sans une représentation de ce qu’être humain veut dire.

Remercions une fois encore Jean Oury de déployer à ciel ouvert son atelier de clinicien et de nous en transmettre les linéaments. C’est un atelier de bricoleur : on y trouve des concepts issus de la psychanalyse où Freud et Lacan font bon ménage, mais aussi (comme dans le magnifique échange avec Marie Dépussé, intitulé À quelle heure passe le train ?) des bribes d’histoire, des souvenirs, des morceaux de quotidien. On y croise des figures qui passent, des poètes tels que Antonin Artaud ou Maurice Blanchot, des philosophes tels que Heidegger et Maldiney, mais aussi les ombres errantes de patients. Cette communauté humaine (nef des fous ?) que constitue Laborde et que Patrick Faugeras, en homme averti, sait convoquer dans les rets de ses questions et relances, laisse entrevoir, à travers la parole de Jean Oury, un espace de création permanente. Une création qui se fait à plusieurs, patients et soignants. Une création jamais achevée.

Cependant ne mythifions pas, et sur ce point Oury veille au grain, tout dans la psychose n’est pas que luxe, calme et volupté. La souffrance est là qui rôde avec son fin museau de loup. Les maîtres-mots que nous transmettent les psychotiques se fixent autour de : démembrement, éclatement, morcellement, envahissement, effondrement et parfois fin du monde. Il est juste alors que lesdits soignants en prennent leur part, accueillent toute cette souffrance, humaine, trop humaine, et la métabolisent, la transmutent, la métaphorisent. Bref à chacun son travail. Soignants et soignés font leur boulot. C’est aussi sans doute ce qui, au-delà du souci patent de la transmission, fait parler Oury.

L’accueil du psychotique et son traitement possible – le titre fait de l’œil au texte fondateur de Jacques Lacan, D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose, paru en 1966 dans les Ecrits - implique cette mise en mouvement des lieux, des temps, de la géographie, et de – j’ose – la psychographie, là où les mouvements psychiques tracent et s’écrivent. Ces aventuriers communautaires, ces psychonautes qui peuplent Laborde, inventent une manière de vivre ensemble, dont on pourrait s’inspirer hors des lieux de soin, dans ces lieux devenus irrespirables des grands ensembles ou des quartiers pavillonnaires. En effet, aliénation mentale et aliénation sociale ont partie liée.

Au-delà du traitement qu’on leur doit – c’est la moindre des choses ! –, les psychotiques nous invitent à penser et repenser sans cesse ce que signifie de vivre les uns avec et auprès des autres. La psychose n’est finalement qu’une des modalités de structuration de l’être parlant et ne saurait en aucun cas relever d’une quelconque norme, patentée par l’OMS (Organisation mondiale de la santé), de santé mentale. « Sans la reconnaissance de la valeur humaine de la folie, c’est l’homme même qui disparaît. » (François Tosquelles, plaque baptistaire du centre hospitalier spécialisé, à Saint-Alban.)