N° 650 | du 23 janvier 2003 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 23 janvier 2003

Pour une complémentarité entre les associations et le monde carcéral

Entretien avec Claude Aufort, directeur général de la Société de protection de l’enfance

Tous les éducateurs ne sont pas hostiles à une intervention en milieu pénitentiaire. C’est le cas de Claude Aufort, directeur général de la société de protection de l’enfance [1], qui est pour une complémentarité entre les associations et le monde carcéral. Mais il pose certaines conditions.

Propos recueillis par Jacques Trémintin

Quelle est votre position face au débat sur l’enfermement des mineurs délinquants ?

L’avantage du débat actuel, c’est de poser la question de la façon dont notre société organise l’incarcération de ses mineurs. Pendant longtemps, dans notre secteur, nous nous sommes comportés avec une certaine lâcheté, en ne nous sentant pas concernés et nous contentant de renvoyer le problème au pénal et aux services du ministère de la Justice. Cela fait des années que les adolescents sont enfermés dans des conditions déplorables dans des quartiers spécialisés de maisons d’arrêt, avec un taux de récidive invraisemblable. Il ne faut pas être naïf et imaginer que l’on pourrait éviter la prison pour les jeunes. Ceux d’entre eux qui ont tué ou violé, ceux qui constituent un danger réel pour la société doivent être enfermés.

Reste à savoir dans quelles conditions et avec quelles perspectives. La société a un devoir d’éducation et pas seulement de sécurité. Elle doit pouvoir proposer un avenir, même à un jeune qui a commis un acte inadmissible. Ce n’est pas ce qu’elle fait actuellement. Pour ma part, je suis persuadé qu’il faut supprimer les actuels quartiers pour mineurs et créer des instituts pénaux éducatifs. Ces établissements doivent garantir l’exécution de la peine tout en assurant un travail de réhabilitation tourné vers la réinsertion sociale.

Comment fonctionneraient concrètement ces établissements ?

Le droit d’enfermer et de punir relève du pouvoir régalien. Je ne pense pas qu’il faille que cette tâche soit attribuée à un tiers. Il faut la garantie directe de l’État. Les fonctions de gardiennage et les murs doivent rester de l’ordre du service public. Ce qui peut par contre être délégué aux associations, c’est la partie pédagogique. Je reprends à mon compte l’argument de l’Observatoire international des prisons qui revendique d’entrer dans les prisons pour qu’il y ait un regard extérieur au monde carcéral. Rien que cette présence peut contribuer à faire évoluer les pratiques, en faisant sortir le quotidien du vase clos.

Actuellement, les seuls intervenants qui ne font pas partie de l’institution pénitentiaire sont les visiteurs de prison. Ils font un travail tout à fait essentiel. Mais je suis persuadé que l’action d’une association extérieure avec ce qu’elle peut apporter en terme de travail d’équipe, prise de distance, démarche qualité constituerait un bol d’air au cœur même de l’enfermement. Il ne s’agit pas d’opposer les logiques mais bien de les articuler. Les gardiens seraient porteurs de l’exigence carcérale. Il est inévitable que les jeunes développent des mécanismes pervers d’adaptation à la prison. Mais cela peut aussi être géré. L’essentiel étant, je le répète, d’apporter une dynamique à partir d’intervenants qui ne sont pas complètement imprégnés par la prison.

Cela implique peut-être qu’il y ait une rotation des professionnels qui y travaillent (pas plus de deux ou trois ans d’affilé) et que l’association qui les emploient n’aie pas cette activité comme action principale. Il y a aussi nécessité d’une charte éthique qui garantisse que les conditions d’enfermement ne soient pas antinomiques avec les principes éducatifs.

Quels seraient les axes d’intervention d’une telle action éducative en milieu fermé ?

Je pense qu’il y a toute une série de domaines sur lesquels il y a beaucoup de travail à faire. La lutte contre l’illettrisme, la gestion de la violence et l’acquisition d’un minimum de stabilité comportementale. Et puis, il y a la mise en responsabilisation et la conscientisation des actes commis. C’est avant tout une démarche de (re) socialisation qu’il faut entreprendre. La façon dont on s’y prendrait pour y arriver relève, à mon avis de l’expérimentation. On devrait s’inspirer de ce que font les Québécois, qui sont, à la différence de ce que nous faisons en France, beaucoup plus dans le comment que dans le pourquoi. Nous sommes trop souvent dans la recherche de la bonne solution au départ. Alors qu’il vaut mieux se lancer dans une démarche initiale, la faire évaluer par un organisme indépendant et ensuite l’adapter en conséquence, à partir du bilan qui en est tiré.

Que pensez-vous du projet mis en œuvre actuellement concernant les centres fermés ?

Jacques Toubon avait tenté, il y a de cela quelques années, de créer de telles structures. Devant les réactions négatives tant de la PJJ que du secteur associatif, il a proposé une autre orientation : les unités éducatives à encadrement renforcé, devenues depuis centres d’éducation renforcée. Le projet des centres fermés est en train de se concrétiser aujourd’hui. Ma crainte est que ce dispositif vienne se rajouter à ce qui existe déjà. Au lieu de remplacer les actuels quartiers des mineurs, on proposerait d’autres centres. Cela commence à faire beaucoup : les centres éducatifs qui ne sont pas fermés (CER), des centres qui le sont plus ou moins, des centres de placement immédiat, des foyers éducatifs, des quartiers pour mineurs. Je ne pense pas qu’il soit facile d’être dans l’entre-deux, entre prison et logique éducative. Un appel d’offres a été massivement adressé début janvier aux associations du secteur habilité justice avec le cahier des charges correspondant. Pour ce qui nous concerne, à la SPE, nous ne sommes pas preneurs.


[1SPE - 7, rue du Port - 44600 Saint-Nazaire. Tél 02 40 22 06 03


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