N° 709 | du 13 mai 2004 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 13 mai 2004

Portraits de demandeurs d’asile

Françoise Duras

Thème : Immigration

Ils n’ont pas eu la chance d’être aidés par un CADA

Monsieur G. se demande parfois s’il n’aurait pas mieux fait de rester au pays, malgré les risques, parce que : « Vivre comme ça, ce n’est pas vivre ». Il est pourtant philosophe, Monsieur G., comme tous les Haïtiens, habitués à vivre au jour le jour et à espérer seulement que demain ne sera pas pire qu’aujourd’hui. Seulement, depuis 18 mois qu’il est arrivé en France, il n’en peut plus d’être obligé de partager une chambre avec trois compatriotes et se faire exploiter par des « patrons » pour pouvoir payer son hébergement. Il vit avec la peur constante d’être mis à la porte, de devoir retrouver les centres d’urgence sordides, la promiscuité, les bagarres… Il dit qu’il ne pourrait plus coucher dehors, comme aux premiers temps de son arrivée, ni même dans les couloirs d’un foyer où un copain l’avait introduit : il fallait arriver vers onze heures du soir, quand il n’y avait plus personne, repartir au petit matin… Il a bien essayé d’aller dans un centre d’hébergement, mais sans succès : pas de place pour un homme seul, jeune, en bonne santé… En bonne santé, c’est vite dit : il a mal à l’estomac, mal à la tête, n’arrive pas à s’endormir, remue de mauvaises idées… Il a vu un médecin, au Comité médical pour les exilés, qui lui a donné un traitement. Il a même eu un rendez-vous avec un psychologue, dans un centre qui s’occupe uniquement de gens comme lui, qui ont subi des violences et ont dû s’enfuir. Il espère que cela lui permettra de se sentir un peu mieux, l’aidera à supporter les ronflements de ses compagnons de chambre, les pleurs du bébé dans la pièce voisine, les insultes des « patrons », les interpellations des policiers… Et, surtout, le silence de ses parents et de ses sœurs, en Haïti.

Madame V. a posé ses mains sur son ventre, comme pour protéger le bébé qui, dans quelques semaines, va voir le jour. Au moins aura-t-il échappé aux fureurs des Tigres, ces commandos qui ont enlevé et tué une partie de la famille et les ont obligés, elle et son mari, à s’enfuir du Sri Lanka. Voilà deux mois qu’ils sont arrivés, avec quelques adresses en poche : des compatriotes qui, comme eux, ont connu l’horreur et savent ce que solidarité veut dire. Mais à l’impossible nul n’est tenu et, quand les appartements ne suffisent déjà pas à contenir toute la famille, comment caser deux personnes supplémentaires ? Alors, le couple s’est séparé — l’une ici, l’autre là-bas, passant de maison en maison — moi ailleurs, toi nulle part…

Pendant ces deux mois, il a fallu effectuer les démarches pour la demande d’asile, décoder les formulaires, raconter son histoire dans une langue que l’on ne parle pas… Il a fallu aller à la PMI, se soumettre à des examens ; il a fallu se rendre aux Assedic pour recevoir un peu d’argent et dédommager ceux qui hébergent… Il a fallu prendre les transports en commun, acheter des tickets hors de prix, éviter les contrôles… Il a fallu faire la queue à la préfecture, à La Poste, au Secours populaire, au Secours catholique, aux Restos du cœur. Aller voir l’assistante sociale pour qu’elle aide à trouver un endroit où poser son sac et accueillir l’enfant. Raconter encore sa vie. Être toujours celle qui sollicite.

Une demande de CADA a été déposée. Il y a eu un refus. L’assistante sociale a dit qu’il ne fallait pas se décourager, que le dossier repasserait en commission, dans un mois. Qu’il y avait de bonnes chances pour que cette fois ce soit un accord. D’ici là, le bébé sera peut-être né.

Harjeet a 16 ans. Ou 18. 16, c’est ce qu’il dit et ce qui est écrit sur son extrait d’acte de naissance : « né le 4 mai 1988 à R., province du Pendjab ». 18, c’est ce qu’a déclaré le médecin au vu des résultats de l’expertise osseuse. Il n’est pourtant pas bien costaud, Harjeet, et ses trois poils de barbe ne suffisent pas à cacher son acné. N’empêche : le voilà majeur et, comme tel, non susceptible de bénéficier d’une protection. C’est que le parquet ne s’en laisse plus compter par ces signalements de travailleurs sociaux trop crédules !

S’il est trop vieux pour être protégé, Harjeet est trop jeune pour pouvoir recevoir une réponse à sa demande d’asile. En effet, l’Ofpra, pour sa part, a pris en compte la date de naissance qu’il a déclarée et ne pourra donc donner sa réponse avant le 4 mai 2006.

Deux ans : il lui faudra attendre deux ans. C’est long deux ans quand on n’a pas de toit, pas de famille, pas d’amis et que l’on doit user d’un mauvais anglais pour se faire comprendre. Il explique, à qui veut l’écouter, que son père a été tué et que son oncle a vendu des terres pour lui permettre de venir en France. Lui, la France, il ne savait même pas où c’était. Le passeur l’a déposé devant le temple sick et il a passé un mois, comme ça, dans le parc voisin. Des compatriotes l’ont aidé à faire sa demande d’asile puis l’un d’eux lui a conseillé d’aller voir l’assistante sociale. C’est elle qui a adressé un signalement au procureur et lui a trouvé un hébergement d’urgence, en attendant… Mais maintenant qu’il est devenu majeur par la magie d’une radio, le temporaire risque de durer. Pourtant, l’adolescent y met du sien, fait des efforts pour être sociable : ainsi, a-t-il rencontré ce matin-même un monsieur très gentil qui lui a proposé de venir passer la nuit chez lui _— « To sleep in his hom » — l’assistante sociale a eu l’air inquiet, lui a fait tout un discours dont il a retenu que - dangerous, very dangerous ! » - et pour la énième fois elle a composé les trois chiffres miraculeux, 1- 1 - 5… et elle est enfin parvenue à arracher à son interlocuteur une semaine d’hôtel. Huit jours de gagnés… huit jours sur deux ans.

Si d’ici là, bien sûr, la route d’Harjeet ne croise pas celle d’un monsieur très gentil.

Monsieur N. assure : « Dieu me protège… » Pour preuve : il a survécu à l’incendie criminel de sa boutique, au Congo, et sa femme et ses sept enfants ont pu rejoindre le Sénégal où ils parviennent à ne pas mourir de faim. C’est Dieu, aussi, qui l’a conduit dès son arrivée en France chez Monsieur et Madame T., des compatriotes que lui-même a aidés, autrefois, au pays. Est-ce Dieu, encore, qui a voulu tester sa foi en le rendant séropositif ? Monsieur N. ne le dit pas mais remercie la France et les gens de Aides qui lui permettent de bénéficier de soins et de l’intervention quotidienne d’une auxiliaire de vie.

Monsieur N. a 67 ans et, bien que demandeur d’asile, il ne peut, du fait de son âge, percevoir l’allocation d’insertion. Il a certes le droit de demeurer en France le temps que sa demande soit instruite mais pas celui de travailler ni de prétendre à de quelconques revenus. Il n’a pas déposé de demande de CADA car, s’il n’est pas bien à l’aise sur le petit lit que les T. ont dressé dans un coin du séjour, au moins est-il entouré, et peut-il de temps en temps appeler sa famille… Madame et Monsieur T., quant à eux, sont à bout et n’osent l’avouer. Ce qu’ils croyaient être un dépannage de quelques mois s’est transformé en un séjour de maintenant plus d’un an. La maladie de leur hôte, outre les contraintes qu’elle leur impose, a gravement perturbé leur environnement social. En effet, il n’a pas fallu longtemps pour que la nature de la maladie de Monsieur N. soit découverte et que les gens se détournent : crainte, superstition, bêtise… En outre, installé depuis longtemps en France, le couple sait que, même si Monsieur N. obtient le statut de réfugié, ses difficultés ne seront pas réglées pour autant. Certes, il ouvrira droit à une allocation vieillesse, mais bien insuffisante pour trouver un logement. Ils n’osent surtout pas imaginer ce qu’il adviendrait si, comme il le souhaite, il faisait alors venir sa femme et leurs trois enfants mineurs… Quand, timidement, ils lui font part de leurs interrogations, Monsieur N. les rassure : « Une fois encore, Dieu y pourvoira. »


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