N° 656 | du 6 mars 2003 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 6 mars 2003

Portrait d’un engagement

Cédric Morin

Psychologue, Amina Rahali fait un parcours représentatif de la jeunesse cultivée algérienne qui a grandi pendant la guerre civile. Depuis ses années étudiantes jusqu’à son poste dans une association d’aides aux femmes battues, son histoire est marquée par un engagement auprès des plus malheureuses, dans un contexte où se mêlent intervention sociale et engagement militant

Quand on l’écoute, on ne croirait vraiment pas qu’elle a l’âge de son anniversaire. À 27 ans, Amina Rahali, qui est psychologue de formation, parle avec le recul et la sagesse acquis dans les expériences qui vous font grandir trop vite. Blonde aux yeux verts, elle a ce charme propre à la beauté kabyle. Elle est élégante et s’habille comme toutes les femmes libres des deux côtés de la Méditerranée. « Je n’ai jamais porté le voile, les autres filles de mon quartier le faisaient pour ne pas se faire agresser. Il ne m’est jamais rien arrivé, mais certains regards étaient terribles. Il fallait regarder devant soi et serrer les dents dans les rues non éclairées pour ne pas céder à la peur. Qu’elle soit justifiée ou non », ajoute Amina à demi-mot sans quitter son sourire.

La jeune femme est née en France à Albertville, elle est revenue avec toute sa famille vivre en Algérie à un an, et, depuis n’a jamais plus quitté son pays. « J’ai essayé quelques semaines de m’installer en France, mais le soleil, les rues d’Alger me manquaient, explique Amina, J’aime mon pays et ma place est ici, auprès des miens ». Son père est éducateur de jeunes enfants, sa mère enseignante, deux parents qui lui ont donné une éducation libérale, et les armes pour se défendre face à une société sexiste. « Ils sont d’une génération qui vivait sans tous les tabous qui existent maintenant. Ma mère m’a toujours appris à me défendre comme femme pour que je n’accepte pas les pressions de la société. Ça a été une chance que peu de jeunes algériennes ont », souligne Amina. Élevée avec son petit frère par sa mère divorcée, Amina a toujours eu la fibre sociale. Une certaine idée de l’homme héritée de ses valeurs familiales, qui fait qu’elle ne pouvait pas rester inactive devant la tragédie qui frappe son pays, et particulièrement ses femmes.

« À chaque étape de ma vie, on voit des images qui prouvent que la femme est perçue comme un objet, qu’elle est inférieure à l’homme. Ma mère a beaucoup souffert pour nous élever seule et chaque étape a été pour moi l’occasion de m’engager un peu plus ». Amina a suivi un cycle complet pour obtenir son diplôme de psychologue clinicien à la faculté de sciences humaines d’Alger. C’était au début des années 1990. La période la plus noire de l’Algérie indépendante, marquée par des massacres tous plus odieux et nombreux les uns que les autres, et les campus étaient en effervescence. « Dans toutes les facultés, les gens avaient peur, c’était terrible. Heureusement, en sciences humaines, les islamistes n’étaient pas très nombreux, et ils ne dictaient pas leurs lois. Devant les événements qui s’abattaient sur notre pays, nous avons basculé de l’enfance à l’âge adulte. J’ai commencé à participer à l’association SOS Femmes en détresse vers la fin de mes études. A cette époque, j’effectuais un stage clinique dans un service hospitalier de cancérologie. Peu à peu, je me suis identifiée aux militantes qui luttaient tout en participant à monter cette structure ».

Comme souvent c’est un événement personnel qui a fait office de déclic, pour pousser Amina à s’investir définitivement. Une réflexion qui se voulait anodine de son ancien copain, et qui a défaut de l’être, témoigne bien de l’emprise du discours islamiste sur des pans entiers de la société algérienne. « Nous étions depuis quatre ans ensemble, sans jamais que cette question soit évoquée. Jusqu’au jour où il m’a dit qu’il demanderait un test de virginité avant notre mariage. Ça a été un détonateur, je l’ai quitté et depuis ce moment mon histoire s’est mêlée à celle des femmes en lutte », rappelle-t-elle.

Si depuis quelques semaines elle a interrompu son activité de psychologue dans le seul centre d’écoute téléphonique du pays pour femmes violentées, ce n’est pour elle qu’une parenthèse. Une pause pour souffler, pour pouvoir continuer. Amina est la seule psychologue de la structure qu’elle a participé à créer. « Il faut faire des pauses. Car dans un contexte de guerre civile, avec toutes les horreurs que vivent les Algériennes, je ne tenais plus psychologiquement à rester sans raccrocher un moment de 9 à 17 heures au téléphone », explique Amina en soulignant la précarité des conditions de travail des travailleurs sociaux algériens. « Nous ne bénéficions d’aucun soutien moral, ou psychologique. En Algérie un psychologue ne peut pas parler de ses problèmes. Il y a une trop grosse charge affective et d’angoisses chez les gens pour accepter de nous entendre. Ils disent systématiquement : tu es psy, tu dois comprendre ».

Bien souvent d’ailleurs le psychologue est le seul travailleur social formé dans les équipes qui viennent en aide aux femmes violentées, victimes du terrorisme, ou répudiées. Car la formation d’AS n’est plus dispensée dans le pays depuis plusieurs années et les éducateurs se forment aussi sur le tas. Une difficulté qui s’ajoute au climat social ambiant qui ne laisse pas plus de répit aux travailleurs sociaux, qu’aux autres. « C’est très dur de gérer le métier de psychologue dans un contexte comme celui que nous vivons. L’oppression de la femme est constante, dans la rue ce sont des regards, des gestes, des paroles de mômes mêmes. Souvent des jeunes qui n’ont pas plus de 14 ans vous font des réflexions du type, « pourquoi elle n’est pas à ses fourneaux celle-là… » Tout cela fait que vous êtes sans cesse confrontée personnellement aux problématiques des femmes que vous soutenez » En cas d’altercation, la femme est systématiquement coupable pour la foule. Le plus usant ce sont ces petites brimades de tous les jours à la femme, qui s’ajoute à l’extrême difficulté du terrain de la professionnelle, et qui deviennent insupportables quand s’ajoute le sentiment d’isolement au travail.

Ce métier, elle l’aime plus que tout et n’envisage pas un seul moment de l’abandonner définitivement. À 27 ans, avec plus de 6 ans d’expérience, Amina est une professionnelle plus que confirmée. S’il lui est difficile de dissocier sa vie professionnelle de sa vie privée, elle se donne néanmoins tous les garde-fous pour limiter l’impact de son propre affect, et de ses propres croyances sur son travail. « Je suis croyante, mais quand je suis psychologue, je laisse mes valeurs de côté. Mon métier ne me permet pas de penser les situations autrement que sous l’angle professionnel. De par mon bagage culturel, je n’ai pas le droit de le faire. » Un garde-fou qui est au quotidien son principal repère professionnel.


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