N° 842 | du 31 mai 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 31 mai 2007

Points de vue nuancés

Propos recueillis par Patricia Delage et Guy Benloulou

Myriam Cassen est psychologue clinicienne thérapeute familiale et de couple responsable de l’Institut Michel Montaigne à Bordeaux.

Mireille Chastel est psychologue clinicienne. Elle travaille en hôpital de jour pour enfants et adolescents. Elle enseigne la théorie psychanalytique aux éducateurs de la protection judiciaire de la jeunesse

Vous êtes responsable de l’Institut Michel Montaigne à Bordeaux qui assure des formations à la systémie. Que répondez-vous aux professionnels qui critiquent l’approche systémique ?

Myriam Cassen : La critique, quelle qu’elle soit, doit se fonder sur l’évaluation des pratiques et une évaluation dont les critères sont reconnus par la communauté scientifique. L’exemple de la schizophrénie illustre ce propos : aujourd’hui, les conférences de consensus démontrent que les meilleurs protocoles de soins associent traitement médicamenteux et thérapie multifamiliale. À l’heure actuelle, nous sommes dans une période de recherche et d’évaluation dont il ne faut pas avoir peur. Les pratiques cliniques claires et responsables peuvent être évaluées et partagées avec nos collègues, quelles que soient leurs approches.

Bien sûr, cela suppose de n’être pas dans l’idéologie (« Ma pratique est meilleure que celle du collègue qui n’appartient pas à la même école ») mais au service des patients pour lesquels il faut mettre en place les protocoles de soins les plus adaptés. Nous avons beaucoup souffert en France de ces discours idéologiques parfois pas très éloignés d’incantations sectaires. L’évaluation demande une pratique transparente. Nous travaillerons donc à partir de critères partageables, fixés conjointement par la famille et les soignants. Les dernières évaluations de l’Inserm sur les psychothérapies ou les troubles précoces chez l’enfant démontrent la pertinence de l’approche systémique.

La systémie dans la pratique, c’est quoi ?

Myriam Cassen : C’est considérer que tous les éléments appartenant à un même système (famille, couple, institution…) sont interdépendants c’est-à-dire que ce que vous vivez est certes en partie lié à votre passé mais dépend aussi largement des relations et des contextes actuels dans lesquels vous évoluez. Ces contextes peuvent abraser ou amplifier tel ou tel élément de fragilité de votre personnalité, cette dernière n’est pas figée, elle est en permanence « retravaillée » en fonction des relations que vous construisez.

Quelle que soit votre histoire, votre passé, vous allez réagir, éprouver de façon différente selon les relations que vous vivez aujourd’hui. Nous sommes en permanence en interactions avec les autres. Certaines relations réparent, d’autres détériorent. Lorsque nous avons pu prendre conscience de la façon dont nous construisons nos relations aux autres, alors nous pouvons modifier ce qui nous fait souffrir. Mais cette construction se fait toujours à plusieurs, d’où l’importance de travailler avec l’ensemble des personnes concernées. C’est donc une approche conceptuelle qui prend en compte l’individu dans les différents contextes dans lesquels il évolue, repère les facteurs de protection ou de vulnérabilité dans la construction des relations aux autres.

Lorsqu’un enfant est « porteur d’un symptôme », il est difficile d’imaginer que ce symptôme n’est pas lié aux relations vécues avec son entourage familial. La famille fait partie du problème, elle fait aussi partie de la solution. Nous allons donc travailler avec l’ensemble des personnes concernées dans un climat de collaboration visant à développer les ressources et les compétences des familles.

Vous rejoignez la notion de résilience de Boris Cyrulnik ?

Myriam Cassen : Oui. La résilience est typiquement un concept systémique. Ce qu’un contexte et des relations ont pu défaire (traumatisme), un autre contexte et des relations différentes peuvent le refaire (reprise du développement, non-répétition de l’histoire, résilience). Le passé n’est pas une fatalité. On peut le redouter ou en faire une force. À condition de sortir de cette croyance qui consiste à ne faire de l’individu que l’héritier passif, le jouet de sa propre histoire.

Un des éléments reprochés aux systémiciens serait le rejet de l’inconscient ?

Myriam Cassen : Il n’y a pas rejet de l’inconscient dans l’approche systémique. L’inconscient n’a pas un caractère sacré et immuable, il se restructure avec les différentes expériences vécues.

Comment la systémie se distingue-t-elle de la psychanalyse en ce qui concerne la prise en compte du symptôme ?

Myriam Cassen : Prenons l’exemple de la famille. Comme tout système, elle produit un certain nombre d’événements. Le symptôme sera ici abordé selon deux angles : sa fonction : à quoi est-il « utile » ? Et son sens : que peut-on en comprendre ?

Dans le cas de répétition transgénérationnelle d’un problème par exemple, la fonction du symptôme peut être la loyauté à la génération précédente et le sens : « Je ne peux pas faire mieux que ma mère ». Quand une hypothèse est proposée sur la fonction et le sens du symptôme, ce dernier n’en est pas pour autant résolu. Il faut alors découvrir avec le groupe familial ou le couple les « stratégies » relationnelles qui visent à son maintien et en élaborer d’autres qui permettent de résoudre le problème.

Vous supervisez des équipes de travailleurs sociaux, qu’apporte la systémie dans le travail social ?

Myriam Cassen : La systémie est fondamentale dans le travail social, en particulier dans le domaine de la protection de l’enfance. Lorsqu’un enfant est maltraité, c’est le système familial qui est maltraitant. Il faut donc prendre en compte cette donnée fondamentale. Je suis effrayée par l’incohérence de certaines situations, hélas fréquentes, où l’on a jugé la famille suffisamment maltraitante pour placer l’enfant la semaine et suffisamment bientraitante pour organiser les week-ends à domicile.

En quoi la séparation dans la semaine peut-elle rendre les parents mieux traitants ? L’enfant est ainsi exposé à une suite sans fin de traumatismes qui l’empêchent de se construire, cette protection n’en est pas une puisqu’elle organise la répétition du traumatisme, le pire étant que cette répétition est organisée par les institutions concernées. Il faut penser autrement le maintien du lien aux parents.

De ce point de vue-là, le déficit de moyens pour organiser des visites médiatisées est accablant. Autre type de situation souffrant d’un déficit d’analyse globale : un enfant placé pour maltraitances, des visites médiatisée avec ses parents et un petit frère ou une petite sœur au domicile des parents, avec parfois une mesure d’AEMO. J’aimerais connaître les éléments de clinique familiale qui justifient ce choix : comment des parents peuvent-ils être dangereux au point que le recours à la visite médiatisée est incontournable pour l’un de leurs enfants et en même temps jugés compétents et aimants pour s’occuper d’un plus petit à temps complet ?

Ces exemples illustrent la nécessité et l’urgence à analyser le fonctionnement familial dans son ensemble et à intervenir de façon globale sur les problématiques génératrices de violences ou de maltraitances afin d’organiser au mieux la protection des enfants.


À quoi attribuez-vous l’énorme succès de l’approche systémique auprès des travailleurs sociaux ?

Mireille Chastel : Cet indéniable engouement est dû, à mon avis, à la facilité de l’analyse des situations interpersonnelles qui ne traite que de ce qui peut être aperçu au premier abord par les personnes en cause, dans l’ici et le maintenant de leur environnement émotionnel et intellectuel, corporel et spirituel.

Dans un premier temps, les travailleurs sociaux qui doivent faire face à des situations mettant en cause des enjeux intrafamiliaux, y trouvent certainement des satisfactions. L’application de la technique est simple, la lecture facile et rapide, une solution ou un dénouement est vite trouvé, des processus psychologiques peuvent être mis à jour et rendus responsables de tel ou tel comportement pathogène dans le système familial.

Il n’y a aucune raison d’ailleurs d’avoir peur de voir disparaître l’individu dans le « système », qu’il soit familial, social, voire même culturel (cf Tobie Nathan). En effet, ce qui est au cœur de cette approche est la notion d’intentionnalité de l’attitude psychologique (« toute conscience est conscience de quelque chose », comme disait Husserl), par conséquent chacun, dans son environnement, reste bien responsable ne serait-ce que de la modalité de ses perceptions et de son champ d’action dans le groupe.

Par contre, les difficultés d’appréciation commencent lorsque l’intentionnalité de la conscience n’est pas consciente d’elle-même… Alors qui est responsable ? On le voit, le tranchant du clivage conscient/inconscient n’est qu’effleuré… trop encombrant, trop lourd de conséquences, trop risqué… L’important, c’est la « performance » de l’acte thérapeutique, sa vitesse… et cela rassure les travailleurs sociaux…

Est-ce à dire que cette technique rapide, performante peut s’appliquer quelles que soient les cultures d’origine des usagers et leur catégorie socioprofessionnelle ?

Mireille Chastel : Il s’agit, dans tous les cas de figure, de faire en sorte que le moi se trouve renforcé ; et si la culture judéo-chrétienne met trop l’accent sur la culpabilité par rapport à la responsabilité, par exemple, elle engendre le malaise tout autant qu’une culture moins surmoïque. L’outil systémique s’adapte à toute culture pourvu qu’on ne touche pas au sexuel ni à l’agressivité mortifère pulsionnelle, ni à la possibilité d’une perte quelle qu’elle soit, ni à l’altérité radicale qui sont, comme on sait, les constantes de ce que Freud tient pour être la causalité psychique. Si un enfant psychotique jetant les objets derrière lui signifie par là qu’il est manifestement par ce comportement à la recherche d’un ancêtre, on reste, ce faisant, dans l’imaginaire déconnecté du réel.

Maintenant, que la méthode systémique soit applicable à tous les milieux socioprofessionnels, c’est bien çà le problème ! Comme pour toute technique, d’ailleurs, qui ne s’encombre pas du malaise dans la culture et dans la civilisation. Le monde de l’entreprise voit là un formidable outil d’analyse des dysfonctionnements des gestes productifs, les magistrats, un éclaircissement dans la compréhension des situations complexes, certains hommes politiques l’occasion de mieux définir leur programme en collant aux réalités du terrain forcément électoral.

En niant l’inconscient, cette méthodologie participe-t-elle du déterminisme social et idéologique que certains experts et acteurs politiques mettent en avant, notamment à travers des comportements déviants, ou de la délinquance potentielle qui pourrait surgir dès la petite enfance

Mireille Chastel : C’est une question « à l’estomac », comme disait Julien Gracq à propos d’une certaine littérature d’avant la « peopelisation ». Elle choque forcément le psychanalyste dont la pratique quotidienne est justement de faire parler l’inconscient qui par définition se défile… Mais, je réponds…

La méthode systémique replace toujours l’individu dans ses relations avec d’autres individus mais tient-elle compte réellement du sujet en cause ? Car si « déterminisme psychique » il y a chez tout un chacun, quelle que soit sa situation, c’est qu’il y a dans le réel profond du sujet de l’inconscient, du sexuel, de l’altérité radicale, des causes échappant totalement à toute intentionnalité. Ce déterminisme a ses lois propres qui ont à voir entre autres avec une temporalité spécifique, l’étrange logique de « l’après coup », par exemple, et s’accommode très mal d’un cliché instantané objectif des liens humains, déterminés seulement par des causes occasionnelles de type sociologique qui ne touchent pas du tout au sujet lui-même. Qui dit sujet et non pas individu inclut le non-sens dans ce qui a et doit avoir forcément du sens. Il ne peut s’agir pour la systémie que du sens de la situation qu’il s’agit de mettre en évidence par des déterminismes de type sociaux. La notion même et par conséquent la valeur de l’existence d’un sujet de l’inconscient a déjà disparu et avec lui la possibilité même de toute éthique.

Il s’agit bien en effet d’un comportementalisme systématique replaçant les individus dans leur environnement global. C’est la raison pour laquelle les citoyens américains toujours aux avant-postes de la mondialisation ont été les premiers à adopter cette technique qu’ils ont jugée efficace et rapide pour faire face à leur problème : comment être performant ! Dés lors pourquoi les hommes politiques français pressés d’avoir des réponses à opposer au mal-être de leurs électeurs ne sauteraient-ils pas sur cette « trouvaille » ?


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