N° 693 | du 22 janvier 2004 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 22 janvier 2004 | Propos recueillis par Jacques Trémintin

Placement : favoriser la relation familiale

Le maintien des liens doit rester le principe, et leur dissolution l’exception

Thème : Protection de l’enfance

Frédéric Jésu, chargé de mission « enfance familles » à la Direction de l’action sociale, de l’enfance et de la santé de Paris, refuse que quelques cas dramatisés remettent en cause le nécessaire retissage des relations entre les enfants placés et leurs parents. Il explique pourquoi.

Vous refusez que quelques cas dramatisés remettent en cause les relations que vous jugez vitales entre les enfants placés et leurs parents. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

En pratiquant la pédopsychiatrie et en travaillant sur les politiques familiales locales, nationales, étrangères, j’ai constaté qu’un placement familial pour des enfants abandonnés ou rejetés n’était accepté qu’à condition d’être en mesure d’entretenir la mémoire de la filiation. Un enfant « placé », devenu adolescent ou adulte, veut souvent être au clair sur ses origines, localiser et joindre - sinon rejoindre - sa famille. La pratique et les travaux de recherche montrent que, dès son plus jeune âge, il souffre que ses parents désertent leurs responsabilités ou qu’ils en soient écartés. L’engager, par exemple, dans un soin psychique sans leur accord préalable, même minimal (par lettre ou téléphone) mais dont on peut lui parler, risque d’occasionner chez lui un conflit de loyauté et de rendre ce soin inefficace voire pathogène.

Plus généralement, on voit mal comment un projet socio-éducatif durable pourrait se dispenser de faire appel à une représentation suffisamment positive des parents. Même si, dans quelques cas, les liens parents/enfant s’avèrent très fragilisés, voire préoccupants, il n’est pas du ressort des travailleurs sociaux et des médecins de les incriminer, ni d’en déduire une mise en cause extensive du principe normatif du maintien des liens. S’il s’avère que les enfants vont mal parce que leurs parents vont mal, il convient d’interroger l’aptitude de la psychiatrie à répondre aux besoins tant des uns — en leur permettant d’intégrer de façon non traumatisante la réalité de leurs parents — que des autres — en les soignant pour éviter que l’exercice et la pratique de leur parentalité se révèlent traumatisants pour leurs enfants.

Pensez-vous que la loi évolue dans ce sens ?

Les rapports Naves-Cathala et Roméo, la loi du 2 janvier 2002 et le décret du 15 mars 2002 ont incité nombre de départements à mener des efforts volontaristes pour revaloriser la place et le rôle des parents des enfants confiés à l’ASE. Renforcer leur accès à un référent unique, rapprocher géographiquement les lieux de « placement » de leurs enfants, favoriser leur expression et leur participation aux projets socio-éducatifs, solliciter systématiquement leurs avis sur les orientations scolaires ou pré-professionnelles ou sur les soins proposés sont autant d’évolutions, lentes mais fondamentales, dont il faut souhaiter, dans l’intérêt de la plupart des enfants, qu’elles ne seront pas trop freinées par les jugements biaisés, sommaires et brutaux de tel ou tel idéologue.

Néanmoins vous soupçonnez que derrière l’attaque contre le familialisme se profile une politique familiale profondément réactionnaire et dangereuse pour les enfants, comme pour l’ensemble de la société…

Oui, parce que d’un côté, le gouvernement actuel valorise « la » famille comme institution de référence. De l’autre, il multiplie les occasions d’incriminer et de stigmatiser les plus fragilisées d’entre elles, de les désigner comme les principales causes des problèmes éducatifs et sociaux complexes. Sans considération de leurs cadres et de leurs conditions de vie, ni de la déstabilisation socio-économique des pères et des mères, ni du déficit d’équipements publics dans nombre de villes, il leur reproche de ne pas contrôler leurs grands enfants et de favoriser ainsi les « incivilités » et la délinquance.

Au printemps dernier, le plan de lutte contre l’absentéisme scolaire a été présenté par le ministre de la Famille et non pas par celui de l’Education Nationale, dédouanant ainsi les institutions scolaires de leurs responsabilités avérées en ce domaine. Cet été, les familles ont été accusées d’avoir délaissé leurs aïeux. En toutes circonstances, on leur reproche d’aggraver les coûts de l’aide, de l’action et de la sécurité sociales. Prétendre que, lorsqu’une graine d’enfant est tombée dans le « mauvais pot », il suffit de la changer de pot pour qu’elle pousse mieux et à moindre coût est une thèse simpliste et rétrograde qui participe de cette vision. Quand les professionnels commencent à reconnaître et à respecter l’importance que les enfants accordent à leurs racines, il n’est de pire Cassandre que ceux qui, en prétendant briser les pots, n’ont d’autres terreaux à leur proposer que celui de leur pessimisme.


Dans le même numéro

Dossiers

Faut-il des parents à tout prix ?

Pour certains, maintenir absolument des liens entre l’enfant et ses géniteurs est vital. Pour d’autres, il faut au contraire rompre une relation à partir du moment où elle s’avère problématique. La réponse à ces dysfonctionnements parentaux se situe plus probablement entre ces deux extrêmes et ne relève pas d’une recette applicable à tous.

Le dernier livre de Maurice Berger a provoqué la controverse dans le milieu de la protection de l’enfance (lire interview). Il nous a semblé utile de donner la parole à son auteur, ainsi qu’à l’un de ses contradicteurs, Fréséric Jésu, pédopsychiatre (lire interview). Mais au préalable, il est intéressant de réfléchir à ce qui constitue le soubassement de la polémique : les parents sont-ils indispensables à l’équilibre de l’enfant ?

Lire la suite…

Il faut recentrer la protection de l’enfance sur l’enfant

Pédopsychiatre à l’hôpital Bellevue de Saint Etienne, Maurice Berger dresse, dans son dernier livre, un constat alarmant de l’échec de la protection de l’enfance. Il s’en explique aujourd’hui.

Lire la suite…