N° 653 | du 13 février 2003 | Numéro épuisé

Critiques de livres

Le 13 février 2003 | Patrick Méheust

Perte d’emploi, perte de soi

Danièle Linhart


éd. érès, 2002 (192 p. ; 18 €) | Commander ce livre

Thème : Chômage

L’histoire de la fermeture des usines de construction automobile Chausson à Creil c’est un peu « chronique d’une mort annoncée » version déconfiture industrielle. Mais, c’est surtout une terrible illustration des logiques économiques qui ont cours depuis une vingtaine d’années un peu partout dans le monde et qui n’hésitent pas à sacrifier sur l’autel de la rentabilité immédiate des milliers de travailleurs. C’est souvent le jeu de nouvelles alliances industrielles qui amène ainsi à fermer certains sites dans le but de redéployer l’activité ailleurs, dans des contextes censés s’avérer plus favorables techniquement et financièrement parlant.

Oui mais voilà, on ne supprime pas « impunément » 2 500 emplois en trois ans et ce livre est là pour en témoigner. L’usine Chausson c’était pourtant une belle organisation bien rodée, une jolie mécanique en ordre de marche où chacun avait sa place, son utilité. Les ateliers, c’était un lieu rassurant où depuis plus de vingt ans s’étaient forgées des certitudes, certitude d’une vie toute tracée sur les plans familial et professionnel sans traumatismes excessifs, certitude d’un avenir sur lequel on pouvait compter sans trop de crainte. Tout cela n’allait pas trop mal jusqu’à ce que ? Trois plans sociaux qui s’enchaînent coup sur coup, des vagues de licenciements et puis plus rien ! On croit, de l’extérieur, pouvoir se faire une idée assez précise de ce genre de cataclysme mais, en réalité, cela n’est guère possible car le choc provoqué par un tel raz-de-marée n’est concevable que si on l’expérimente par soi-même.

Comme le souligne l’auteure, c’est « tout un monde qui s’effondre avec ses règles, ses habitudes, ses valeurs, sa force, ses réalisations, les souvenirs qui y sont enfouis et toutes les traces d’un passé commun qui faisait sens ». Et, c’est tout le mérite de ce livre que d’essayer de faire prendre au lecteur, à travers le « récit » sociologique, la mesure d’un phénomène pareil. Pour les personnes concernées, il s’agit dès lors de tenter de faire le deuil du passé, de faire une croix sur tout ce qui a constitué jusqu’à présent la vie professionnelle pour essayer de passer à autre chose. Mais l’avenir, en dépit des mesures contenues dans les plans sociaux, semble des plus compromis. Comment réussir en effet à se projeter dans de nouveaux contextes de travail alors que tout ce que l’on connaît se limite à l’usine ? Les savoir-faire acquis dans un univers industriel spécifique ne sont pas forcément transposables ailleurs surtout lorsque ce que demandent les employeurs potentiels c’est d’être mobile, flexible, adaptable et souriant (probablement) !

Le livre de Danièle Linhart est d’un grand intérêt. Sa lecture est à conseiller en urgence à tous ces managers qui ont un peu trop tendance à considérer la « ressource humaine » comme une matière première malléable à merci.


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