N° 673 | du 10 juillet 2003 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 10 juillet 2003

Personnes handicapées : pouvoir décider de ses loisirs

Propos recueillis par Jacques Trémintin

Créer un lieu où les gens à mobilité réduite et les valides puissent passer des vacances ensemble, à égalité de statut, a été l’objectif visé avec l’ouverture de l’hôtel de Pen Bron. François Moutet, médecin et directeur médical du centre de rééducation fonctionelle voisin, géré lui aussi par l’association des œuvres de Pen Bron, dit pourquoi il a fallu concilier le médico-social et le secteur lucratif. « Accéder à l’autonomie implique d’en accepter les contraintes » explique-t-il

Pourquoi avoir choisi de confier la gestion de votre hôtel au secteur privé lucratif ? N’est-ce pas lui mettre le pied à l’étrier, à un moment où il cherche à percer dans le médico-social ?

L’objectif que nous recherchons c’est que la personne handicapée accède à l’autonomie non seulement au niveau de ses fonctions, mais aussi de sa décision. Quand elle bénéficie de revenus qui lui sont propres et d’un statut de citoyen à part entière, elle est tout à fait en droit de choisir elle-même son mode de loisirs. Elle est à même de gérer sa vie et son propre argent comme bon lui semble. C’est de sa responsabilité individuelle de décider de s’adresser soit au secteur sanitaire et médico-social soit au privé. Je suis convaincu que l’articulation entre le public, le semi-public et le privé fait la richesse d’une société. Notre conviction est que la personne handicapée doit aller de la dimension sanitaire hospitalière vers le retour à une vie la plus ordinaire possible. En tant que directeur d’un établissement de rééducation fonctionnelle, mon objectif est qu’elle n’ait plus besoin de nous. Si cela doit passer par la fréquentation d’établissements privés, cela me semble positif.

Un autre aspect qui n’est pas négligeable, c’est la participation à la gestion plus globale des dépenses de santé. Rien n’empêche de sortir quelqu’un de l’assistanat et de l’aide sociale, dispositifs qui sont légitimes mais qui peuvent s’interrompre si la personne n’en a plus besoin. Dès lors que les gens sont devenus plus autonomes, il est tout à fait normal d’imaginer que leurs vacances ne rentrent plus dans des considérations de Sécurité sociale. Accéder à l’autonomie implique d’en accepter les contraintes. Cela suppose le retour dans le régime commun. La personne handicapée peut dès lors redevenir un acteur économique ordinaire : au même titre qu’une autre personne, elle va à l’hôtel et paie pour cela. Et puis, c’est aussi la demande de certaines personnes qui aspirent elles-mêmes à vivre en dehors des systèmes d’aide sociale. Il ne faut pas négliger l’effet positif de cette revendication. Ce sont tous ces arguments qui nous ont fait adopter ce projet. Ensuite, l’option de travailler sur l’axe des loisirs est aussi beaucoup liée au site exceptionnel de Pen Bron qui fait plutôt rêver…

Quelles raisons justifient la proximité de l’hôtel de Pen Bron avec le centre de rééducation ?

La loi oblige les hôtels à avoir des chambres adaptées pour handicapés. Quand on a un handicap léger, cela ne pose pas trop de problèmes, mais lorsqu’on a un handicap lourd, c’est une autre affaire. On voit arriver des personnes qui rencontrent des problèmes de stabilisation fonctionnelle : certaines sont en fauteuil électrique, d’autres ont des trachéotomies ou des situations de fonction urinaire ou de problèmes cutanés un peu limites. Elles savent qu’à côté il y a un centre qui, en cas d’urgence, peut intervenir. Cette proximité est rassurante. D’autres personnes qui ont par exemple une démarche ébrieuse ou des troubles de l’équilibre ou encore des expectorations, toutes choses difficiles à comprendre quand on ne connaît pas le problème, recherchent un endroit où elles seront sécurisées.

Quel accueil avez-vous eu de la part des associations du secteur du handicap ?

Cela a posé question. Certaines nous ont reproché de leur faire concurrence. Je réponds que personne n’a l’exclusivité de proposer des solutions pour les personnes handicapées. Nous avons monté ce projet. D’autres peuvent voir le jour qui seront tout à fait complémentaires. Certaines personnes nous ont carrément accusés de vouloir faire de l’argent sur le dos des handicapés. Personne n’est contraint de venir dans cet hôtel. Inversement, pourquoi faudrait-il priver d’emblée de toute possibilité de le fréquenter ? Je pense que les personnes handicapées doivent pouvoir décider par elles-mêmes de leur mode de loisirs. Le fait que les réservations arrivent montre bien qu’il y avait un grand vide auquel nous avons répondu. Autre critique : nous créerions un ghetto. Je constate que cet hôtel ne fait pas fuir les valides : le restaurant est plein. L’organisation de la vie de l’hôtel sur un mode beaucoup plus lent et moins stressé qu’à la normale pourrait même être une très bonne raison pour y venir, même quand on n’est pas handicapé.


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