N° 654 | du 20 février 2003 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 20 février 2003

Personnes handicapées : les orientations de Marie-Thérèse Boisseau

Propos recueillis par Guy Benloulou

Thème : Handicapés

Parce que « les enfants d’aujourd’hui seront les adultes de demain » c’est par l’école que veut commencer Marie-Thérèse Boisseau, secrétaire d’État aux personnes handicapées. Pour ce qui concerne les adultes, elle souhaite également que le milieu ordinaire soit privilégié et pour cela elle veut « développer les systèmes qui favoriseront la vie à domicile ».

La ministre ne nie pas qu’il manque des établissements spécialisés, comme les CAT, et que ceux-ci méritent d’être développés mais elle pense qu’ils « doivent être le plus souvent considérés comme un passage, un tremplin, et non comme une solution définitive »

Quel bilan peut-on tirer de l’intégration des personnes handicapées physiques ou mentales en France que ce soit en milieu protégé ou ordinaire ?

À ce jour, je constate que les institutions politiques font déjà beaucoup pour le handicap : chaque année, 25 millions d’euros sont consacrés à la prise en charge des personnes handicapées. Et pourtant, le sentiment est qu’elles ne font pas encore assez et pas forcément bien. Des lacunes aussi bien quantitatives que qualitatives subsistent. Par exemple, on ne peut mesurer précisément le volume des besoins, ce qui, vous en conviendrez, est gênant pour mener une politique. Cela dit, la réponse ne peut pas être uniquement quantitative. Elle doit passer par une profonde réorganisation des modes d’accueil de chacun.

Il n’est pas sûr, en effet, que les personnes handicapées aient toujours la meilleure réponse. Celles qui sont en centres d’aide par le travail ne seraient-elles pas capables, pour certaines, de travailler dans des ateliers protégés ? Et celles qui travaillent en ateliers protégés ne pourraient-elles pas s’intégrer dans le monde du travail ordinaire, si elles étaient mieux accompagnées ? Les 90 % qui vivent à domicile le font-elles par choix ou faute de mieux ?

Quelles perspectives s’offrent à la France pour améliorer cette intégration, soit dans le cadre d’une coopération européenne, soit au vu d’expériences menées dans d’autres pays ?

Certains pays, notamment du Nord de l’Europe, sont cités en exemple. J’irai en début d’année 2003 en Suède, puis en Belgique et en Allemagne, afin de me rendre compte sur place des solutions concrètes apportées à la vie quotidienne des personnes handicapées. Il va sans dire que si je peux adapter en France certaines pratiques confirmées et positives, je m’y emploierai activement dans le cadre du projet de loi que je compte proposer au conseil des ministres au début de l’été prochain. Mais les comparaisons ne doivent pas être hâtives. Elles méritent d’être évaluées et de tenir compte des valeurs de chaque société.

Quelles impulsions comptez-vous apporter pour modifier le regard social sur le handicap ou la maladie mentale, dans le cadre de l’année 2003 qui va leur être consacrée ?

Lorsque des enfants côtoient des enfants handicapés, le regard qu’ils portent sur le handicap est différent, et celui de leurs parents aussi. Les enfants d’aujourd’hui seront les adultes de demain. Apprenons-leur à regarder la différence comme une richesse, dès lors qu’on accepte que l’autre puisse détenir sa part de vérité qui nécessite d’être écoutée et d’être entendue. Je veux que les personnes handicapées bénéficient de la même considération que nous accordons à tout individu. Il faut que, peu à peu, elles soient intégrées dans la société, sans négliger leur handicap particulier mais en essayant d’y pallier discrètement et efficacement. Ma conviction est qu’il faut partir du potentiel de la personne handicapée, et à partir de là, lui permettre d’accéder à la solution la mieux adaptée à sa situation, pour trouver naturellement sa place dans la société.

La création d’un secrétariat d’État, les propos du Président de la République les 14 juillet et 3 décembre derniers, sont les signes d’une volonté politique forte. Et ce d’autant que 2003 est l’année européenne des personnes handicapées et aussi grande cause nationale. À court terme, une nouvelle loi sera présentée au conseil des ministres. Elle apportera des réformes que nécessite l’évolution de notre société. Elle devra permettre une meilleure intégration des personnes handicapées dans notre société. Elle précisera le rôle de la solidarité nationale.

Les structures ou établissements spécialisés (CAT) manquent souvent de places ou de moyens. Quelles sont les ambitions gouvernementales en la matière ?

Le budget 2003 en hausse permet le doublement de création de places en CAT (soit 3 000 au lieu des 1 500 prévues). Si les chiffres dont je dispose sont exacts, il manque aujourd’hui environ 15 000 places en CAT. En maintenant l’effort de 2003 durant 4 ans, ce problème devrait devenir moins aigu. Et ce d’autant que grâce à une meilleure intégration scolaire, je veux que demain une majorité de personnes handicapées trouve un emploi en milieu ordinaire. Cette volonté d’intégration en milieu ordinaire n’est pas contradictoire avec le maintien voire le développement de ces lieux de travail protégé que sont les CAT ou les ateliers protégés. Mais ces derniers doivent être plus souvent considérés comme un passage, un tremplin, et non comme une solution définitive. Je veux absolument que se multiplient les passerelles entre les différentes possibilités d’emploi, entre le secteur protégé et le secteur ordinaire. Par exemple aujourd’hui, il existe des CAT dans de grandes entreprises : il en faut davantage à l’avenir !

Beaucoup de personnes handicapées ne pouvant pas travailler à plein temps, il faudra développer le travail à temps partiel et pour ceux qui ne peuvent pas rejoindre les structures de travail protégé, des activités occupationnelles qui stimulent et facilitent les relations avec les autres. Qu’elles travaillent ou pas les personnes handicapées doivent par ailleurs choisir leur mode de vie : voilà un enjeu majeur ! Une majorité d’entre elles souhaite vivre à domicile. Quelques expériences montrent que c’est possible. Les maisons d’accueil spécialisé (MAS) encore insuffisantes en nombre doivent constituer un recours. Le budget 2003 permet de doubler le nombre de création de places, 2 200 au lieu des 1 100 initialement budgétées.

Ceci devrait notamment permettre de proposer des places qui font aujourd’hui cruellement défaut aux personnes très lourdement handicapées.
Parallèlement, je veux développer les systèmes qui favoriseront la vie à domicile. Fin 2003, 5 000 auxiliaires de vie permettront de mieux soutenir les personnes qui ont fait le choix de vivre à domicile. Des dispositifs de soins infirmiers à domicile seront en outre développés. Comme je l’ai indiqué, mon ambition est de développer des passerelles, tel l’accueil temporaire qui dans les moments difficiles permet aux personnes handicapées ou à leur famille de changer de rythme, de se reposer.

Comment comptez-vous soutenir les professionnels (assistantes sociales, moniteurs, éducateurs, psychologues etc.) qui œuvrent à la reconnaissance de la citoyenneté des personnes handicapées ?

Les professionnels ont toujours le souci de permettre aux publics qu’ils accompagnent d’accéder à la pleine citoyenneté. Pour autant, leur mission évolue et la demande sociale aussi. Les organismes de formation cherchent à adapter sans cesse les contenus aux missions et aux attentes des usagers. Les évolutions de la formation initiale et de la formation continue, qui sont du ressort de François Fillon, ministre des Affaires sociales, du Travail et de la Solidarité, devraient rendre ces adaptations plus importantes encore.


Dans le même numéro

Dossiers

2003, l’année européenne des personnes handicapées

D’Athènes à Paris et de janvier jusqu’en décembre doivent se succéder les initiatives et les manifestations pour une Année européenne des personnes handicapées (AEPH). Nombre d’associations attendent depuis longtemps des changements dans le regard — y compris politique — que la société pose sur les handicapés. Et pourtant on estime qu’un Européen sur dix souffre d’un handicap, soit trente-sept millions de personnes dans l’Union.

Lire la suite…

2003, l’année européenne des personnes handicapées, l’intégration à l’italienne

Anna-Maria Comito, célèbre en Italie pour son combat en faveur de l’intégration scolaire des enfants handicapés, est responsable du département politique communautaire au sein du ministère des affaires sociales Elle est également experte du département des politiques communautaires pour la préparation de l’année européenne des personnes handicapées. Elle revient sur 30 ans de lutte.

Lire la suite…