N° 1161 | du 16 avril 2015 | Numéro épuisé

Faits de société

Le 16 avril 2015 | Marianne Langlet

Participation : casser la vitrine

La participation des personnes accueillies ou accompagnées fait l’objet de multiples lois, rapports, guides de bonnes pratiques et, pourtant, il est difficile de la faire vivre dans la réalité. Le dernier rapport du Conseil supérieur du travail social propose de «  refonder le rapport aux personnes  ».

« Merci de ne plus nous appeler usagers  ». Cette phrase d’une personne bénéficiaire du RSA vient sous-titrer le rapport du Conseil supérieur du travail social (CSTS) intitulé Refonder le rapport aux personnes. Il se penche sur la notion de participation. Depuis la loi du 2  janvier 2002, les outils imposés par le législateur pour mieux respecter le droit des «  usagers  » existent dans la plupart des institutions : livret d’accueil, contrat de séjour, conseil de vie sociale… Mais dans la réalité, cette participation a souvent bien du mal à s’incarner. La création du collectif Dignité, en janvier dernier, constitué uniquement de personnes hébergées, souvent membres du conseil consultatif des personnes accueillies (CCPA), est venu le rappeler. Son fondateur, Sébastien Frutieaux, hébergé dans un CHRS, souhaite que les conseils de vie sociale dans les structures existent vraiment, aient plus de pouvoir, influent les pratiques. Marcel Jaeger, président de la sous-commission du CSTS et rapporteur, le rejoint sur ce constat et estime qu’«  il y a un cap à passer  ».

Le rapport insiste : il faut sortir du modèle déclaratif. «  Il ne suffit pas d’être en règle par rapport aux obligations légales pour s’assurer de la reconnaissance de l’appartenance des personnes à la société à part entière  », souligne son rapporteur. Même s’il relève des exemples positifs, le rapport est sévère : «  La participation reste dans la plupart des cas limitée et la mobilisation est difficile sur la durée.  » Il pointe même les situations où la privation des droits entraîne de la maltraitance, notamment dans les institutions qui accueillent des personnes âgées et/ou handicapées. Pour inverser la tendance, le CSTS préconise un changement des pratiques qui exige une transformation culturelle mais aussi institutionnelle. Le changement de regard passe par les mots employés : proscrire du vocabulaire officiel le mot usager comme une catégorie à part entière. Beaucoup de personnes accompagnées par les travailleurs sociaux demandent de ne plus utiliser ce terme trop proche des qualificatifs «  usagé, assujetti, incapable…  ».

La participation reste limitée et la mobilisation est difficile sur la durée

Les professionnels eux-mêmes sont parfois mal à l’aise. Cette vision des «  usagers  » comme des individus caractérisés uniquement par des manques, des personnes à problèmes, empêche de voir des citoyens avec des ressources, des capacités… et des droits. Le CSTS s’inquiète du phénomène de non recours aux droits. Un non recours qui s’explique, entre autres, par une méconnaissance, un manque d’information, un dysfonctionnement des services, ou un refus de faire valoir ses droits par crainte de la stigmatisation. Des raisons multiples qui peuvent se conjuguer et entraîner les personnes hors de vision du travail social. Brigitte Bouquet, membre du CSTS et rapporteur, appelle à un retour de la pratique «  d’aller vers  » pour lutter contre ce phénomène. Le rapport propose un «  travail social en résonance  », défini comme «  une forme d’intervention qui donne ampleur, force et vigueur aux initiatives des «  usagers  »  ».

Cette posture, selon le CSTS, «  consiste à ne pas baliser le chemin de l’accompagnement a priori, mais a contrario, à laisser la personne aidée se promener le long du fil sinueux de ses pensées, de ses désirs et de ses aspirations  », quitte à ce que l’accompagnement soit discontinu, mette le professionnel face à ses lacunes. Un idéal complexe au regard des multiples contraintes du travail social aujourd’hui. «  Les contraintes économiques, qui obligent les organisations à privilégier une performance davantage financière que sociale, complexifient les stratégies d’adaptation et d’innovation des organisations  », souligne le rapport qui reconnaît que «  les travailleurs sociaux seuls ne peuvent changer leur rapport aux personnes si les institutions, les organisations qui les emploient ne bougent pas elles aussi  ».

Vaste programme.