N° 721 | du 16 septembre 2004 | Numéro épuisé

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Le 16 septembre 2004

Où en est le travail social avec la religion ?

Jean-René Loubat

Thèmes : Travail social, Religion

Les liens existant entre religion, éducation, soins, assistance et action sociale sont quasiment congénitaux. À tel point qu’on ne peut véritablement comprendre le fonctionnement et la culture des secteurs du médico-social et du social si on ignore cette réalité historique. Certes, des concepts laïcs comme la solidarité ou la cohésion sociale ont aujourd’hui très largement remplacé la charité chrétienne. Mais, il suffit d’observer l’actualité pour se rendre compte que l’influence religieuse n’a pas pour autant complètement disparu

L’influence immanente du religieux s’est exercée et s’exerce encore – de manière plus diffuse que l’on ne pense – sur plusieurs plans : sur un plan institutionnel, sur un plan idéologique et sur un plan éthique. Concernant le cas français, il s’agit essentiellement de la religion catholique qui a marqué notre pays en s’identifiant à l’État et à l’autorité. Au-delà de tout esprit polémique, il s’agit d’examiner cette influence, inhérente à l’histoire des institutions de notre pays.

Sur un plan institutionnel, l’organisation de la communauté religieuse, monacale ou congrégationniste a fourni le seul modèle de référence aux communautés des secteurs social et médico-social, en concurrence il est vrai, dans la seconde partie du XXème siècle, avec le mode d’organisation de la fonction publique, de l’école ou du service hospitalier. La conception pastorale et paternaliste de la congrégation s’est décalquée sur le mode de management implicite des établissements : le père supérieur passant le relais au directeur, logeant sur place, la faible voire absente hiérarchie intermédiaire, le réseau relationnel en étoile, le tutoiement collégial, les tabous du sexe et de l’argent, une gestion relationnelle essentiellement affective et idéologique, la recherche d’autarcie, autant de caractéristiques qui vont marquer les fonctionnements et les climats des établissements, peu ou prou jusqu’aux années 80 (parfois davantage…).

Quant à l’emplacement des établissements, loin des villes, il correspond à une acception idéologique inhérente à la doctrine de l’Église catholique qui a condamné les mœurs de la ville – « mère de tous les vices » – pour valoriser un mode de vie artisanal et paysan. Cette thématique bucolique, reprise par la révolution nationale de Vichy, a toujours été présente dans les approches de très nombreux établissements cultivant les valeurs de compagnonnage et d’artisanat de l’ancien régime, s’opposant à l’industrialisation. Des établissements ont ainsi quasiment reproduit des communautés monacales en bâtissant leurs propres murs, en fabriquant leurs meubles, en cultivant leur jardin et en trayant leurs vaches. Un tel modèle s’est donc longtemps perpétué, notamment au travers d’un recrutement essentiellement fondé sur l’engagement, la vocation et le volontarisme, se manifestant, par exemple, par ces établissements sollicitant des couples éducatifs, des parrains ou des marraines, des familles éducatives, etc.

Dans les années 80, ce modèle se heurte à un autre paradigme, celui de l’organisation entrepreneuriale, devenu indispensable pour achever la professionnalisation de ces secteurs et leur insertion dans la société civile, mais aussi pour en rationaliser les modes d’action et de contrôle. De nouvelles approches, telles le marketing, le management, la gestion des ressources humaines, la communication, l’ergonomie, l’informatique, vont participer à bouleverser le modèle traditionnel.

Le primat de l’idéologie sur l’expérimentation

Sur un plan philosophique et doctrinal, l’induction de l’Église catholique s’avère quasi totale sur la culture des secteurs qui nous intéressent. Il faudra attendre la concurrence des mouvements révolutionnaires anarchistes, communistes ou fascistes, et plus largement laïcs, pour voir d’autres philosophies pénétrer l’action sociale. Cette induction culturelle part de loin, elle se manifeste par une méfiance fondamentale de l’Église vis-à-vis de toute technologie ou science dans lesquelles elle voyait un contre-savoir et un contre-pouvoir. Lucifer voulant littéralement dire en latin « celui qui apporte la lumière », l’association de la science à une entreprise satanique fut un leitmotiv de la doctrine officielle de l’Église catholique, jusqu’à ce que la Renaissance réhabilite les Lumières, non sans difficulté. Cependant, depuis les condamnations de Galilée, de Bruno ou de Servet et de beaucoup d’autres, depuis les actes d’autodafé, l’inquisition, l’empêchement de la médecine scientifique, cette défiance endémique ne s’est jamais complètement estompée, même si des courants intellectualistes ont naturellement émergé au sein de l’Église catholique.

Aujourd’hui, la méfiance vis-à-vis du monde industriel, de la technologie et de la science s’avère très forte chez nombre de travailleurs sociaux. Ceci explique d’ailleurs le succès des approches interprétatives, spéculatives ou inductives par rapport à l’expérimentation qui possède encore un statut latéral dans de tels secteurs. Cela explique également la difficulté qui existe à totalement professionnaliser ces secteurs, à mettre en place une véritable ingénierie, à capitaliser les expériences.

Nous pouvons encore évoquer la primauté de l’oral sur l’écrit, qui est en train certes de s’estomper, parfois difficilement sur le terrain. Se trouve encore bien souvent privilégié le mode du « témoignage », la transmission charismatique d’un vécu unique… Il faut bien comprendre que la méfiance à l’égard de l’écrit et du livre – dont les moines eurent longtemps le monopole – est également une constante de l’Église catholique (qui possédait d’ailleurs jusqu’à peu, au sein du Vatican, un collège spécialisé pour étudier le contenu de tous les livres et statuer à leur sujet).

Rappelons que c’est le courant de la Réforme qui devait participer à traduire et vulgariser les ouvrages religieux. Le culte du ressenti au détriment de ce qui peut s’expérimenter et se formaliser [1] découle directement de cette influence. La formation en travail social a pu pérenniser cet état de fait, parce qu’elle s’est trouvée elle-même durant longtemps largement aux mains de congrégationnistes ou de leurs héritiers spirituels [2] (y compris nombre d’anciens séminaristes soixante-huitards…).

L’approche de la chose économique se déduit aussi d’une relation ambiguë à l’argent de la part de l’Église catholique. Celle-ci s’étant identifiée aux pouvoirs féodal et monarchique, possédait une vision de l’économie pré-capitaliste, condamnant le profit et abandonnant l’usure aux juifs, puis les affaires aux protestants. Même si cela ne devait nullement empêcher l’Église d’accumuler des richesses et d’avoir une politique patrimoniale d’envergure. Quant au mouvement saint-simonien (début du XIXe siècle), qui proposait une synthèse de l’économique et du social, il influença davantage quelques grands entrepreneurs que l’Église.

Enfin, la religion influence également l’action sociale dans ses perspectives et son intentionnalité. En 1910, le pape Pie X condamnait le « modernisme », et le mouvement du Sillon, et déclarait dans une lettre adressée aux archevêques le 25 août : « La société n’est plus à inventer, ni la cité nouvelle à bâtir dans les nuées. Elle a été, elle est ; c’est la civilisation chrétienne, c’est la cité catholique (…) Il lui suffit de reprendre, avec le concours des vrais ouvriers de la restauration sociale, les organismes brisés par la révolution et de les adapter au nouveau milieu créé par l’évolution matérielle de la société », résumant par là l’option dominante de l’Église catholique qui n’a jamais accepté les révolutions politique et industrielle.

Certes, il existait à cette époque des mouvements religieux plus critiques et plus novateurs au plan social, mais ils devaient rester marginaux par rapport à la doctrine officielle qui donnait le ton à l’action sociale dans son ensemble. Une action sociale, essentiellement initiée et orientée par d’éminents notables, conçue comme le meilleur antidote contre le socialisme, le syndicalisme et le féminisme. Dans une telle conception, la société est un ordre figé et l’action sociale vise la rédemption des personnes, l’atténuation des souffrances existentielles, mais ne possède pas de projets d’alternative sociale. Il faudra, là encore, attendre la montée de mouvements laïcs pour promouvoir d’autres intentionnalités, ou encore l’influence du concile Vatican 2 sur ce qu’il conviendra d’appeler une aile chrétienne progressiste et œcuménique.

La question éthique

Sur ce plan, l’influence religieuse s’avère également incontournable, tant la question morale (c’est-à-dire des mœurs), des normes et des valeurs est inextricablement liée avec la doctrine religieuse qui a marqué notre société. Le droit lui-même épouse généralement les coutumes en prise sur son temps. Certes, nombre de questionnements éthiques sont d’abord universaux, et l’on est surtout frappé par les similitudes à ce propos entre les cultures et les peuples. Toutefois, les systèmes philosophiques véhiculés par les diverses religions possèdent leurs incidences sociales propres.

Saint-Augustin avait par exemple fixé le moment de l’entrée de l’âme dans le corps du nouveau-né (celle des femmes étant plus paresseuse sur ce point). Partant de là, l’élimination d’un nouveau né, avant cette échéance, ne pouvait être assimilée à un meurtre. Aujourd’hui, la question du statut juridique du fœtus et celle toujours controversée du statut éthique de l’avortement montrent que la doctrine de l’Église a évolué sur ce point, puisqu’elle considère aujourd’hui que le fœtus est une personne à part entière. La religion guide nos positions éthiques sur divers plans qui ont influencé et influencent encore l’action sociale ou médico-sociale : par exemple, la croyance dans l’évolution toujours possible de l’individu, la reconnaissance de la personne dans son unicité et sa possibilité à tout moment de changer le cours de sa vie, la croyance dans la valeur de la vie quelle qu’elle soit.

Certes, cette vision n’a pas toujours été suivie d’effets, et elle connaît aussi parfois ses excès, mais quoi qu’il en soit, elle représente une ligne éthique qui a indiscutablement marqué l’action sociale et médico-sociale de ces dernières décennies et participé à faire évoluer l’image des personnes en situation de handicap ou d’exclusion.

Le religieux au cœur de la question sociale

Les influences religieuses sont beaucoup plus puissantes – même lorsqu’elles sont implicites – qu’on ne le pense aujourd’hui, notamment dans nos sociétés de consommation où le fait religieux est devenu une préoccupation privée et relativement marginalisée. Ces influences persistent dans un implicite culturel, une vision de l’homme et de la société qui imprègnent nos attitudes au-delà de ce que nous imaginons.

Par exemple, peut-on passer outre les constats qu’il existe une relation entre la vision sociale du catholicisme et le communisme, qui ne s’est développé en Europe que dans des pays catholiques ou orthodoxes ? Qu’il existe un lien entre le protestantisme et le capitalisme d’affaires (comme devait le monter le sociologue Max Weber) ? Qu’il existe un lien entre la vision sociale américaine et les mouvements religieux sectateurs qui ont fondé sa culture dominante, reposant sur la prédestination et l’élection individuelle ? À l’heure où le fait religieux imprègne l’actualité internationale et politique, comment pourrait-on ignorer qu’il est tout aussi présent au sein de l’action sociale, qui est inhérente par nature à une certaine vision de la société ? Ces influences peuvent être jugées tour à tour positives ou négatives, mais il faut se garder de confondre les philosophies religieuses avec leurs institutions, c’est-à-dire de sombrer dans une pensée unique qui ferait l’amalgame. Les religions créent du lien pour le meilleur et pour le pire, elles connaissent par conséquent l’ambivalence de l’attachement, qui peut réunir et immobiliser…


[1« Écrire c’est figer… évaluer, c’est mettre dans des cases », ainsi s’expriment encore un certain nombre de praticiens dans les établissements et services, pas nécessairement parmi les moins formés…

[2Nombre d’écoles de travail social furent fondées au début du XXème siècle par des religieux ou des militants religieux, comme l’école pratique de formation sociale, l’école libre d’assistance privée (fondée par l’abbé Viollet), l’école normale sociale ; les protestants ne devaient pas être en reste, fondant par exemple l’école pratique de service social en 1913