N° 748 | du 7 avril 2005 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 7 avril 2005

« On ne gère pas des personnes, on travaille avec »

Propos recueillis par Guy Benloulou

Pour Bertrand Dubreuil [1], ancien directeur de service, sociologue et auteur du Travail de directeur en établissement social et médico-social : « Devenir d’étroits gestionnaires ou manipuler les personnels et par voie de conséquence le public, c’est nier la finalité même du secteur médico-social. Il plaide pour que les directeurs restent des professionnels militants afin de ne pas perdre leur âme »

En quoi consiste la responsabilité du directeur dans la marche de l’institution ?

Il faut distinguer des niveaux d’action. Les compétences à dominante technique (le droit du travail, l’organisation du secteur, l’analyse financière) sont des outils dans la main du directeur, de simples moyens au regard de la mission conférée. Il ne faut pas en faire des fins. C’est la mission qui fonde l’action du directeur, une mission de service public. Il a autorité pour diriger un groupe professionnel responsable d’un processus d’éducation, d’un accompagnement dans les actes de vie quotidienne, de réponses face à des situations d’exclusion, etc.

L’autorité n’est pas le pouvoir, c’est la responsabilité conférée, « l’autorisation de faire », la charge (le poids) attribuée par une autorité supérieure. La tutelle délivre à l’établissement ou au service « l’autorisation » d’agir auprès de tel public, au nom de valeurs telles que la solidarité, le respect de la différence, l’exigence du vivre ensemble, etc. La responsabilité du directeur consiste donc à veiller à ce que l’institution serve au mieux cette mission.

Il est un principe d’affirmer qu’un fonctionnement institutionnel dépend aussi souvent de la personnalité du directeur. Est-ce une réalité ?

Le directeur aussi est une personne. Il est donc normal qu’il marque de son style le fonctionnement institutionnel. Mais on s’efforce de définir ses tâches pour éviter que ce fonctionnement soit trop dépendant de sa personnalité. Ce qu’on appelle les modalités de régulation formelle (les règles, les instances participatives de décision, les instances de représentation du personnel, le droit du travail, etc.) limitent son arbitraire.

La personne du directeur ne peut se dissocier du personnage (du rôle attendu). L’une et l’autre doivent être en accord, ce qui implique une relative adhésion de la personne aux qualités attendues du personnage. Pour autant, c’est la personne qui incarne le personnage, qui lui donne du (un) corps. Il faut concevoir une tension entre la personne et le rôle. Cela implique de laisser une latitude au directeur dans la façon dont il assume ses responsabilités.

Au cours des dernières décennies, les organismes de sécurité sociale ont formé leurs directeurs au management selon des modalités étroitement formatées. Le résultat, c’est que le caractère militant de ces organismes s’est réduit au prétexte de la gestion financière. Le secteur médico-social, lui, reste riche et vivant dans sa diversité. Pour que les directeurs ne perdent pas leur âme, il faut qu’ils restent des professionnels militants.

Cependant, cette fonction à responsabilité est aussi un « siège éjectable »… Faut-il donc savoir prendre ce risque pour être directeur, et cela n’entraîne-t-il pas une absence d’initiative ou de créativité par crainte de perdre son poste ?

Évidemment qu’il faut prendre des risques ! Comment veut-on que le personnel s’engage auprès de son public, si le directeur ne s’engage pas pour soutenir la pertinence de son action. Dans les formations que j’anime, je m’étonne parfois des précautions dont s’entourent les professionnels, de leur indécision devant le risque. Je ne parle pas ici du risque d’accident mais du risque éducatif ou relationnel. C’est sûr qu’on prend des coups quand on s’investit dans son travail ; mais on n’aide pas à grandir, à surmonter un handicap, à se battre contre l’échec, sans faire preuve d’audace, avec les risques d’erreur que cela comporte. Le respect de l’usager, ce n’est pas le zéro défaut, le discours professionnellement correct, mais le volontarisme réfléchi, l’interpellation nécessaire, l’engagement dans une relation parfois éprouvante.

Pour que les personnels prennent les risques inhérents à la relation d’aide, le directeur doit, lui, prendre les risques inhérents à sa charge. Est-ce qu’il veut faire carrière ou soutenir des projets ? Il y a aujourd’hui suffisamment de gens qui ne peuvent s’offrir ce luxe du risque professionnel parce qu’ils n’ont pas d’emploi ou un emploi tellement précaire qu’ils doivent accepter des injonctions stupides et s’humilier devant la suffisance de ceux qui les commandent. Alors, quand on est directeur, dans un secteur relativement favorisé en terme d’emploi, il faut avoir le courage de prendre des risques… ou choisir un autre métier. On ne peut pas à la fois vouloir commander et se dérober au combat.

L’usure professionnelle à ce type de poste est-elle plus rapide que pour les autres postes : éducateurs, AS, psychologues etc. ?

Le métier de directeur, on le choisit. Rien ne m’empêche de rester enseignant, éducateur, psychologue, etc. Si je choisis d’être directeur, c’est parce que j’ai le goût des responsabilités et des risques, que j’ai envie de me renouveler puisque je change de métier. Cela dit, c’est vrai que le travail de directeur est épuisant, qu’on y est constamment soumis à des incertitudes, des manipulations, des agressions, qu’on se trouve dépositaire de l’angoisse institutionnelle. Il faut donc savoir s’arrêter quand on a donné ce qu’on avait à donner ou qu’on a le sentiment de ne plus y croire. Cela implique de ne pas être prisonnier des images sociales qui entourent la figure du directeur. Est-ce déchoir que de ne plus être directeur ? De prendre un poste de moindre envergure ?

Et puis je suis toujours surpris, en examinant les plans de formation, de constater combien les directeurs pensent peu à leur propre formation continue. Cela relève d’une difficulté à s’arrêter pour penser à soi, pour réfléchir à la façon dont on travaille. Au cours des formations que j’anime, les directeurs profitent souvent d’échanges informels autour du repas, à l’issue de la journée de formation ou plus tard au téléphone, pour analyser une difficulté institutionnelle. Pourquoi ne s’autorisent-ils pas à s’engager dans un accompagnement formatif périodique ? Car, dans la configuration institutionnelle, ils sont les personnages les plus déterminants et donc les plus… dangereux s’ils n’analysent pas leur action.

Peut-on néanmoins être directeur dans ce secteur d’intervention de la même façon que dans le secteur entrepreunarial ?

Pour avoir travaillé dans des grandes administrations privées et publiques, j’apprécie l’engagement et la qualité humaine de l’immense majorité des directeurs que je rencontre. Nous devons préserver cette qualité humaine sauf à être en totale contradiction avec la mission de service public dont les directeurs sont en charge. Devenir d’étroits gestionnaires ou manipuler les personnels et par voie de conséquence le public, c’est nier la finalité même du secteur médico-social. Une institution qui porte atteinte à sa finalité court à sa perte sur le long terme et les personnes qui la composent se renient, avec les conséquences que cela peut avoir sur leur public et sur leur vie personnelle.

L’organisation de travail n’est pas qu’un lieu d’efficacité productive - de biens matériels ou de services - mais aussi un lieu de vie sociale. Tenir cette dimension pour secondaire génère des dysfonctionnements qui nuisent gravement à son efficacité. Le bon fonctionnement d’un établissement ou d’un service ne se satisfait pas d’une structure hiérarchique d’ordre et d’exécution, mais exige une élaboration non seulement respectueuse des personnes mais aussi participative pour que le projet soit l’œuvre de tous, c’est-à-dire de chacun pour sa part.

Je récuse le concept de « gestion des ressources humaines ». On ne gère pas des personnes, on travaille avec, même si on exerce auprès de ces personnes une tâche de prise de décision. Et on anime le groupe qu’elles constituent, en se souvenant qu’animer c’est donner du souffle, animer les esprits (rien à voir avec : gérer des agents d’exécution). Pour décider en connaissance de cause.


[1Bertrand Dubreuil a été éducateur spécialisé en internat, directeur de la circonscription sociale et sanitaire de Creil, responsable d’un bureau de recherche à la CAF, chef de projet formation à l’ANCE. Il est actuellement directeur de l’organisme Pluriel formation. Il est titulaire du CAFDES et docteur en sociologie


Dans le même numéro

Dossiers

Vers une mutation de la fonction de direction

En tant que responsable de structure le directeur voit sa fonction évoluer radicalement. Sa formation doit donc comporter aujourd’hui un ensemble de techniques et d’outils éprouvés, tels que le management, le marketing, la communication, la conduite de projet, la démarche qualité. Quant aux établissements leur concentration par absorption, fusion, disparition ou regroupement est incontournable

Lire la suite…