N° 801 | du 15 juin 2006 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 15 juin 2006

« Nous ne remettrons pas ces jeunes à la rue »

Propos recueillis par Jacques Trémintin

Sollicitée par l’État pour accueillir et former les jeunes mineurs isolés, la Fondation d’Auteuil se bat pour terminer l’action engagée en leur permettant de s’insérer une fois majeurs, les explications d’Olivier Duplan, directeur de la Maison Notre-Dame de Thieulin

Dans quelles conditions avez-vous accueilli des jeunes mineurs étrangers isolés ?

La Fondation d’Auteuil possède un vrai savoir-faire : assurer une formation qualifiante pour des jeunes le plus souvent en délicatesse avec l’éducation traditionnelle. Nous étions donc en capacité d’accueillir ces mineurs. Il a fallu toutefois apprendre à nous connaître mutuellement. Ainsi, lorsque nous avons logé les jeunes chinois dans des chambres individuelles, ils n’ont pas compris, pensant que nous les punissions. Il n’était pas rare de les retrouver au petit matin à cinq ou six dans une même chambre. Ayant besoin du groupe, ils ne supportaient pas de vivre seuls. La valorisation individuelle était vécue par eux comme une stigmatisation. Nous avons aussi dû convaincre les jeunes Africains qui avaient été embrigadés dans des bandes armées de ne pas régler leurs conflits par la violence. Nous avons fait le choix de ne pas les placer tous dans les mêmes foyers d’accueil, ni d’agir avec eux différemment que nous le faisions avec les jeunes Français.

Vous êtes-vous posé la question du retour de ces jeunes dans leur pays ?

Nous avons été très vite confrontés à la question de l’intégration de ces jeunes. Quand on parle avec eux d’un éventuel retour au pays, leur réponse est systématiquement négative. Pour les jeunes chinois, c’est clair : leur famille, parfois leur village se sont endettés pour leur permettre d’accomplir un voyage qui coûte environ 20 000 €. Il leur faudra plusieurs années environ pour finir de le rembourser au passeur. Revenir dans leur pays sans s’être acquitté, c’est prendre des risques considérables non seulement pour eux mais aussi pour leur famille. En ce qui concerne les jeunes Roumains, ce n’est pas aussi dramatique. Mais avec un chômage pouvant aller dans leur pays jusqu’à 70 %, on peut comprendre leur réticence face à toute proposition de retour.

Au début, nous avons hésité à leur proposer de renoncer à leur nationalité et à engager une procédure pour devenir Français. Cela nous semblait leur faire violence. Nous pensions alors leur proposer une forme de castration. Nous nous sommes vite rendus compte que ce qui comptait pour eux, c’était de survivre. Leur faire changer de nationalité ne les empêchait pas de rester fiers de leur origine. Nos questionnements étaient très éloignés de leurs soucis du moment. Nous en avons surtout pris conscience lors d’un voyage que nous avons effectué en Roumanie. Nous avons rendu visite à la famille de certains d’entre eux. L’un des villages où nous voulions aller nécessitait, après une heure de voiture sur des chemins de terre, une marche d’une demi-heure. Quand nous avons découvert des maisons aux murs noircis où les cochons occupent le rez-de-chaussée, des gamins jouant au milieu des tas d’ordures, une école délabrée, nous avons mieux compris cette mère en pleurs qui nous suppliait de ne pas lui rendre son enfant. Notre discours sur les risques que constituait le fait d’envoyer un mineur seul en France tombait vraiment à plat !

Pourtant, le durcissement de la législation rend quasiment impossible leur maintien sur le sol français ?

Nous le savons. Nous avons pris un engagement moral à l’égard de ces jeunes au nom de la protection de l’enfance et on nous demande, à leur majorité, de les considérer comme de vulgaires quantités expulsables. C’est totalement insupportable. Les équipes éducatives sont de plus en plus mal face à un tel paradoxe : éduquer et former pour ensuite raccompagner à l’avion ou fournir en main-d’œuvre les circuits de travail clandestin. Il n’est pas acceptable d’encourager ces jeunes à progresser tout en leur expliquant parallèlement que quels que soient leurs efforts, ils n’ont aucune chance de rester en France. Une jeune Africaine nous a confié avoir été témoin d’une scène terrifiante : une mère contrainte par le canon d’une Kalachnikov braqué sur la tempe de tuer son bébé dans un pilon.

D’une façon moins dramatique et sans être manichéen, j’ai parfois le sentiment que c’est ce qu’on demande aux éducateurs qui côtoient au quotidien ces jeunes. L’une des valeurs qui nous animent est formulée ainsi : « Aider le jeune à trouver des repères et un sens à la vie ». Ce qu’on nous demande de faire est exactement l’inverse. Des arrêtés préfectoraux de reconduite à la frontière frappent certains de nos jeunes. La préfecture a demandé notre position quant à une intervention des gendarmes dans notre établissement pour venir se saisir d’eux. Notre réponse a été claire : s’ils se présentent à nos portes, nous refuserons de les faire entrer. Nous en avons le droit, car c’est une propriété privée.


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