N° 624 | du 6 juin 2002 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 6 juin 2002

« Nous attendons plus de reconnaissance que de compassion »

Propos recueillis par Jacques Trémintin

Pour Lionel Deniau, président de l’Association des instituts de rééducation et directeur d’une association qui gère trois IR il faut expliquer aux jeunes que ce sont les adultes qui décident. Les professionnels qui se dépensent beaucoup devraient être plus soutenus et mieux formés

Quelles sont les revendications de l’AIRe ?

Les ministères sont habitués à des demandes présentées par des associations de parents qui réclament plus de moyens. Ce n’est pas notre cas. Nous nous définissons comme des professionnels militants au service des enfants dont nous avons la charge. Notre première revendication, c’est une recherche de sens. Nous nous adressons au politique et à travers lui à l’ensemble de la société et posons la question : quelle place laissez-vous aux jeunes d’aujourd’hui ? On pose beaucoup ces temps-ci la question de la sécurité.

Mais, on prend les choses à l’envers : les adultes ne sont plus capables d’assurer leur place. Les enfants ressentent bien cette insécurité et s’engouffrent dans les failles. Les plus petits ne s’entendent pas souvent dire que ce sont les adultes qui décident. Il reste à trouver la bonne distance entre l’attitude maltraitante qu’on dénonce à juste raison et le laisser-faire qui place les enfants dans une position de toute-puissance. Ces deux types de comportement de la part des adultes génèrent une détresse qui pour être différente n’en est pas moins aussi destructrice. Ce n’est pas tant un discours sécuritaire qu’il faut tenir aujourd’hui, mais un discours sécurisant. Nous pensons que les troubles du caractère et du comportement sont autant d’appels à l’aide lancés par les enfants au monde des adultes qui ne sait plus adopter la bonne distance à leur égard.

Votre démarche ne consiste donc pas à demander plus de moyens, comme pour la plupart des associations défendant une population en difficulté ?

C’est vrai que ce que nous réclamons ce n’est pas l’augmentation du nombre des IR (depuis 1989 ils se sont accrus de 30 %), mais l’amélioration de la qualité des prises en charge que nous effectuons. Nous préférons interpeller les institutions telles la pédopsychiatrie ou l’éducation nationale pour que chacun prenne ses responsabilités. Un IR est un établissement de soins à l’intérieur duquel il y a une école. Nous nous heurtons à un manque cruel de moyens humains dans ces deux domaines. Du côté des psychiatres, c’est la grande pénurie qui risque d’ailleurs d’intervenir dans tout le secteur médico-social.

Depuis qu’une prime de 7 000 ¤ par an leur a été promise s’ils restent exclusivement à l’hôpital, on n’en trouve plus qui acceptent des vacations dans nos établissements. Quant aux instituteurs, l’éducation nationale reconnaît que sur tout le territoire, il y a 7500 postes spécialisés qui ne sont pas pourvus. Cela peut se comprendre : dans mon établissement, un gamin s’est mis un jour à contester l’affirmation de sa maîtresse selon laquelle la terre tournait autour du soleil. Comme l’adulte insistait affirmant posséder le savoir, le gosse lui répliquait qu’il voulait voir ses diplômes. Il a fini par proposer à la classe de voter pour savoir qui avait raison. On comprend que cela peut être usant au quotidien.

Vous vous heurtez aussi à des difficultés de recrutement des personnels éducatifs…

Cela dépend de chaque établissement : dans certains les équipes sont stables, mais dans bien d’autres, elles subissent un turn-over impressionnant. Il nous semble que pour faire face à de telles difficultés, il serait important de rendre attractif le travail en IR. Cela pourrait se faire tout d’abord par une formation complémentaire au diplôme initial, qui permettrait une préparation et une adaptation au public particulièrement difficile que nous recevons. Une fois en place, les personnels doivent se voir reconnue l’interpellation psychique et physique qu’ils subissent. Cela pourrait prendre la forme d’une meilleure rémunération, qui serait spécifique à ces postes particulièrement exposés.

Mais, il faut aussi que soit reconnu dans une ligne budgétaire spécifique, le soutien apporté aux professionnels que cela s’appelle supervision ou analyse de pratique. Tout cela permettrait, nous semble-t-il, d’aider les professionnels qui se dépensent beaucoup et s’usent dans les IR, plus que partout ailleurs, à mieux vivre les désavantages liés aux investissements forts qui leur sont demandés.

Quelles sont vos relations avec les autorités ?

Nous sommes en contact avec le ministère de la Solidarité. On nous y écoute avec intérêt. Mais, nous attendons surtout qu’on nous y entende. Nous cherchons à nous faire connaître, car beaucoup ne connaissent pas notre travail. Nous voulons éviter le renouvellement des tentations d’un Jacques Toubon, alors garde des Sceaux, qui avait pensé transformer nos établissements en centres éducatifs renforcés ! Nous ne voulons plus de la compassion pour le travail que nous faisons, mais la reconnaissance de nos compétences.


Dans le même numéro

Dossiers

Quel avenir pour les instituts de rééducation ?

Ces établissements accueillent des enfants et des adolescents victimes de troubles du caractère et du comportement. De là à y envoyer tous les jeunes qui posent problème il n’y a qu’un pas qui est trop souvent franchi. Il est temps de reconnaître à ces institutions spécialisées leur spécificité et de ne pas leur en demander plus. Tour d’horizon en compagnie de quelques instituts de rééducation

Lire la suite…