N° 724 | du 7 octobre 2004 | Numéro épuisé

Critiques de livres

Le 7 octobre 2004 | Jacques Trémintin

Notre corps ne ment jamais

Alice Miller


éd. Flammarion, 2004 (206 p. ; 17 €) | Commander ce livre

Thème : Maltraitance

Les enfants maltraités sont nombreux à espérer, toute leur vie durant, recevoir enfin l’amour qu’ils n’ont jamais eu. Les sentiments qui les relient à ces parents dont ils attendent tant, relèvent d’un attachement pathogène, mélange de peur, d’attentes et d’illusions. Celles et ceux qui ont connu dans leurs jeunes années l’affection et la compréhension n’ont aucune difficulté avec leur vérité. Pour les autres, qui n’ont pu bénéficier de cette relation bonne et sécurisante, la pression morale de la société leur laisse comme seule alternative le refoulement d’un sentiment interdit. C’est que, venant du fond des âges, règne encore le quatrième commandement de Moïse, reproduit dans le code civil napoléonien : « tu honoreras ton père et ta mère ».

Or, pour honorer ses parents, encore faut-il apprendre à ne pas ressentir la haine qu’ils méritent parfois. Le conflit entre ce qui est ressenti au plus profond et ce qui doit l’être pour se conformer aux normes gravées dès le plus jeune âge, se traduit souvent sur la santé tant psychique que physique. Car la cécité émotionnelle constitue un luxe extrêmement coûteux et souvent autodestructeur. Le corps étant la source de toutes les informations vitales qui ouvrent la voie à plus d’autonomie et de conscience de soi, il sait aussi se manifester quand il y a déconnexion des véritables émotions.

Alice Miller nous propose justement dans son dernier ouvrage de passer en revue ces écrivains, poètes ou philosophes qui ont payé de leur santé et de leur vie le déni d’une violence éducative subie dans leur enfance. Évoquant tour à tour Arthur Rimbaud, Nietzsche, Kafka, Virginia Woolf ou Marcel Proust, elle détaille ce que leur œuvre ou leur vie reflète de cet engrenage de l’automystification de leur histoire. Mais le plus terrible est de trouver ces êtres qui devenus adultes réalisent leur vengeance non contre ceux qui sont responsables de leurs malheurs mais contre leurs propres enfants ou dans le cas de dictateurs comme Hitler, Staline, Mao ou Saddam Hussein contre des millions de personnes innocentes. Mais une telle destinée n’est pas une fatalité.

Encore faut-il que les enfants victimes trouvent un accompagnateur lucide, un témoin secourable qui, renonçant à toute neutralité, les aidera à déchiffrer le langage du corps, en le relayant au passé subi. Mais, trop souvent, affirme Alice Miller, les thérapeutes sont imprégnés de cette morale traditionnelle faisant référence au quatrième commandement. Trop encombrés par leur propre passé, ils ne savent que minimiser la responsabilité parentale et ignorent tout aussi souvent que les vieilles blessures ne peuvent cicatriser que lorsque les victimes ont réussi à abandonner leurs attentes d’enfant. Seule la lucidité face à ses ressentis permet alors de libérer la capacité à s’estimer, à se respecter et à déployer toute sa créativité.


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