N° 858 | du 25 octobre 2007 | Numéro épuisé

Faits de société

Le 25 octobre 2007

Ne plus faire un problème de l’immigration

Joël Plantet

Sujet de plus en plus sensible, l’immigration revient positivement - une fois n’est pas coutume - sur le devant de la scène, avec l’ouverture d’une Cité de l’histoire de l’immigration, attendue depuis quinze ans. Malheureusement, aucune reconnaissance officielle n’a encore eu lieu

Le modèle d’intégration caractérisant la France aurait-il vécu ? Dans le sillage des courants politiques de pensée les plus inquiétants, la question de l’immigration est trop souvent résumée aujourd’hui à quelques abus : fausses demandes d’asile, fraude au regroupement familial, franchissement illégal de frontière, communautarisme… Conditionnant le regroupement familial, le recours aux tests ADN a été voté le 16 octobre par le Sénat et adopté par la commission mixte paritaire (même si le Conseil constitutionnel est saisi).

Pourquoi l’immigration fait-elle, à ce point, problème ? Selon l’Institut national d’études démographiques (INED), plus d’un quart des Français ont au moins un parent ou un grand parent étranger. Depuis deux semaines, un lieu est censé faire connaître — et reconnaître — l’apport de l’immigration en France : participation aux grands chantiers de constructions de notre économie (mines, automobile, bâtiment), aux combats des deux Guerres mondiales du siècle dernier, etc.

Alors que le projet avait officiellement émergé dès la fin des années 80, l’ouverture de cette Cité nationale de l’histoire de l’immigration (CNHI) — plusieurs fois repoussée — a eu enfin lieu le 10 octobre dernier [1]. Ses objectifs principaux consistent à stimuler la recherche, alimenter les programmes éducatifs et animer les réseaux associatifs. L’endroit, équipé d’une médiathèque, a vocation à être un lieu pédagogique d’échanges, de débats et d’événements artistiques.

Dans un bel espace de 1100 m2, l’histoire des migrations des deux siècles derniers est développée sur douze immenses cartes. Une exposition permanente retrace ces milliers de parcours, avec images d’archives, récits familiaux, photos et objets — valises et sacs, voitures surchargées… — symbolisant l’immigration. Un vidéomathon permet au visiteur de raconter sa propre histoire ; dans le même ordre d’idées, une « galerie des dons » accueillera les objets que les particuliers ou les associations voudront léguer au musée. Des bornes interactives proposent des données de références sur les principales thématiques liées au thème de l’immigration. Des expositions temporaires sont prévues : autour du photographe d’Ellis Island (haut lieu de l’immigration nord-américaine), ou de l’exposition coloniale de 1931…

L’immigration sera-t-elle un jour à ranger au musée ?

Tout cela ne s’est pas fait sans heurt. Après l’élection présidentielle, la plupart (huit sur douze) des chercheurs associés au projet avaient démissionné, s’élevant contre la création d’un ministère mêlant Immigration et Identité nationale. La Ligue des droits de l’homme (LDH) avait appelé avec d’autres associations à un rassemblement devant la CNHI le jour de l’ouverture pour dénoncer « un climat politique dominé aujourd’hui par la restriction des droits des étrangers : atteinte au droit d’asile, tests ADN, « chasse à l’étranger », quotas d’expulsion, restriction au droit de mener une vie familiale normale »… Le syndicat Sud dénonçait aussi l’absence de formation des personnels de la Cité, de même que la précarité des postes de médiateurs recrutés. Le réseau Éducation sans frontières (RESF) rappelait l’aggravation des actes de répression contre les sans-papiers, et un collectif lançait un appel pour une émission sur les migrations à France Télévisions…

Peut-on imaginer une recherche sur l’immigration inféodée au pouvoir ? Évidemment non. Pourtant, un nouvel Institut d’études sur l’immigration et l’intégration (IEII) dépendant du Haut Conseil à l’intégration (HCI) a curieusement failli être inauguré par le ministre de l’Immigration l’avant-veille de l’ouverture de la CNHI ! Ses principales missions se résumaient à « constituer un guichet unifié des études sur l’immigration et l’intégration donnant des moyens élargis à la recherche. » L’apparition de cette structure « concurrente » avait entraîné une pétition de chercheurs : au final, l’inauguration prévue n’a pas eu lieu. Réagissant à ce désordre planifié, un Observatoire de l’institutionnalisation de la xénophobie se mettait en place en vue de scruter les faits et gestes d’un ministère douteux, avec l’objectif plus large de produire des travaux concernant la diffusion des idées xénophobes.

Le même ministre de l’Immigration a annoncé le 10 octobre à Madrid son intention de promouvoir un « pacte européen sur l’immigration » dans le cadre de la présidence française de l’Union européenne, qui doit débuter en juillet 2008. Sarkozy veut une « immigration économique » à hauteur de 50 % des entrées. L’immigration sera-t-elle un jour à ranger au musée ? Mais le porte-parole du gouvernement, Laurent Wauquiez, l’a assuré : la toute nouvelle CNHI sera officiellement inaugurée. Un jour.


[1CNHI – Palais de la Porte Dorée (entrée : 3 et 2 €) - 293 av. Daumesnil – 75012 Paris. Tél. 01 53 59 58 60. Magazine web