N° 905 | du 13 novembre 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 13 novembre 2008

Ne jamais rester dans l’émotionnel

Propos recueillis par Marjolaine Dihl

Entretien avec Anne-Marie Tchakrian, psychologue. Elle intervient auprès de travailleurs sociaux de l’Aide sociale à l’enfance des Bouches-du-Rhône. Elle enseigne également la psychologie clinique à l’université de Provence

Comment vos séances de supervision se déroulent-elles ?

Le premier temps est toujours un moment où quelqu’un pose une question. Bien sûr, cela fait toujours analogie avec un vécu similaire chez les autres participants. J’écoute et, plus que cela, je participe empathiquement à ce qui se dit dans le groupe sans chercher à dissimuler une émotion bien légitime devant certaines situations humainement éprouvantes. Ensuite, j’arrive toujours à saisir la question générale qui sous-tend les propos du groupe. À partir de là, je prends la parole pour dégager ce questionnement et y répondre par les éclaircissements théoriques ou méthodologiques.

Pouvoir ainsi passer des problèmes du quotidien avec toute leur charge affective à une question générale aide les participants à retrouver en eux une zone de calme qui, elle seule, permet la réflexion. Chacun s’apaise et devient attentif et réceptif aux éléments de connaissance qui sont alors amenés. La séance se termine toujours par la recherche de solutions ou de perspectives de travail que chacun de nous peut amener, dans un grand partage des expériences. Le groupe ne reste jamais dans l’émotionnel et repart apaisé. Peut-être cela tient-il aussi à une façon d’être qui m’est naturelle : attentive à l’autre sans être jamais réactive…

Comment la question du signalement est-elle abordée en supervision ?

Elle ne se pose pas sous la forme d’une question : « Faut-il signaler ou pas ? » Cela prend la forme d’un questionnement autour d’un fonctionnement familial du genre : comment le comprendre ? Comment intervenir ? Est-il modifiable ? Quel danger pour l’enfant ? Le grand souci des participants est de mieux discerner ce qui peut relever du champ de la perversion (et de ce que cela implique), du champ d’une pathologie psychiatrique avérée ou plus simplement de celui d’une immaturité psychoaffective, voire cognitive, importante mais que l’on peut accompagner et soutenir…

Si dans tous ces cas le parent ne peut répondre correctement aux besoins d’un enfant, les conduites à tenir sont très différentes et elles seront donc inadaptées si on se trompe. Certains parents en effet peuvent par exemple avoir des pathologies psychiatriques.

Quels sont les freins les plus fréquents rencontrés par les travailleurs sociaux qui vous parlent de situations préoccupantes ?

Ils s’interrogent souvent. Ils se demandent : « Est-ce moi qui induis le dysfonctionnement parental ? » ou « Est-ce que je juge mal la situation ? » Aussi, pour pouvoir analyser la situation, faut-il s’appuyer sur des éléments précis tirés de la rencontre avec les personnes. Tant qu’on ne les a pas rencontrées véritablement on ne peut rien dire et on ne doit rien dire.

Avez-vous eu écho de situations pour lesquelles le signalement aurait été un peu rapide ?

Ce n’est jamais trop vite. À l’ASE, le quotidien est lourd. « On pourrait signaler la moitié des situations », disent-ils. Avant d’en référer à un juge, il y a d’abord une régulation au sein du binôme (éducateur – assistante sociale) ayant en charge la situation, puis au sein de l’équipe. Le cas arrive en supervision lorsqu’il y a désaccord au sein de l’équipe ou avec une équipe extérieure, parce que l’un ou l’autre est mal à l’aise et ne sait plus que penser.

Comment se prépare le rapport à remettre au juge ?

Après tout le cheminement que nous faisons ensemble, les participants reviennent vers leurs équipes avec des connaissances, des idées plus précises et un apaisement qui leur permet de reprendre la question avec leurs collègues sur de nouvelles bases. Ils ont trouvé dans le groupe quelqu’un qui participe vraiment à leurs difficultés, et qui sans jugement ou sans condamnation, arrive toujours à mener la question sur un plan général et à faire sortir le groupe de sa réactivité. Il faut peut-être ajouter que je demande toujours aux participants de faire un effort de précision.

Cela leur permet déjà de quitter l’émotionnel et de commencer à réfléchir. Et puis, il n’ont pas la pression du temps. S’il nous faut trois heures pour faire le tour de la situation, nous les avons. Ainsi finit-on toujours par trouver une solution. Bien sûr, ce n’est pas forcément moi qui l’amène. Les participants s’entraident beaucoup et ont vraiment développé leurs qualités d’écoute de l’autre et d’eux-mêmes.


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