N° 750 | du 21 avril 2005 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 21 avril 2005

Moyens en baisse dans des MECS

Katia Rouff

Thème : École

L’inspection académique du Val-d’Oise supprime le poste d’instituteur spécialisé dans trois Maisons d’enfants à caractère social. Ces institutions jugent cette décision brutale et en redoutent les conséquences pour les élèves qui relèvent d’un soutien extrascolaire important

Le foyer éducatif du Château de Dino [1] – maison d’enfants à caractère social (MECS) — à Montmorency (95) accueille soixante-trois enfants, adolescents et jeunes adultes âgés de 3 à 21 ans, placés par le juge des enfants et l’aide sociale à l’enfance au titre de l’assistance éducative. Ils sont scolarisés en milieu ordinaire. Des difficultés familiales et sociales ont souvent entraîné pour eux une scolarité chaotique voire une déscolarisation nécessitant un soutien scolaire individuel. Renaud Taillard, instituteur spécialisé détaché par l’Éducation nationale, en a la charge depuis six ans. « Je suis environ vingt-cinq jeunes par an, assure un travail de remédiation classique (reprise des lacunes individuelles), met en place des ateliers de groupe (informatique, vidéo, radio…) et travaille avec eux la construction du métier d’élève », explique-t-il en faisant également le lien entre les enseignants et l’équipe éducative.

Suppression à la rentrée 2005

« Le 15 décembre 2004, l’inspection académique nous a informés de la suppression du poste d’instituteur spécialisé à la rentrée prochaine dans trois structures du département. Malgré plusieurs rencontres, elle ne nous a fourni aucune explication », regrette Gérard Feireisen, directeur de l’établissement. « Nous avons opposé à cette décision la circulaire de 1991 - non abrogée - qui donne à l’académie la possibilité d’attribuer des postes d’instituteurs spécialisés en MECS ainsi que la lettre de mission signée par l’inspecteur de l’académie reçue par les instituteurs en octobre 2004 ». Les enfants et les adolescents accueillis au foyer cumulent de nombreux handicaps et ont besoin d’un plateau technique de professionnels qui intègre un enseignant de l’Éducation nationale en mesure de prendre en compte leur scolarité. C’est ce que soutiennent les trois MECS concernées par la suppression du poste d’instituteur spécialisé mais aussi les enseignants d’écoles primaires, collèges, centres d’apprentissage et la Direction générale chargée de la solidarité.

Cette décision leur semble en décalage avec la réalité du quotidien des enfants et met en échec une pratique élaborée et structurée sur plusieurs années qui a fait ses preuves et permis à ces élèves de s’extraire de leurs difficultés multiples et de continuer leur scolarité dans de bonnes conditions. « L’inspecteur d’académie adjoint (lire son point de vue) juge que le poste d’instituteur spécialisé n’est pas indispensable en MECS et affirme que les enfants pourront bénéficier des réseaux d’aide spécialisée aux élèves en difficulté (RASED) [2] de l’Éducation nationale. Or, ces réseaux ne concernent que le primaire jusqu’au CE2 et proposent seulement quelques heures de soutien par semaine, ce qui est bien insuffisant pour ces enfants qui cumulent retard scolaire, difficultés cognitives et manquent d’habitudes scolaires. Quant aux élèves du secondaire, il n’existe pour eux aucun dispositif de soutien », souligne Gérard Feireisen.

Le soutien individualisé

Lorsqu’un enfant ou un adolescent est accueilli au foyer éducatif du Château de Dino, l’instituteur spécialisé prend contact avec son ancienne école, lui fait passer des tests scolaires, pose un diagnostic et met en place un projet individualisé en lien avec les éducateurs et les enseignants. « Qui va faire ce travail ? s’inquiète Gérard Feireisen. De plus le retard scolaire de ces enfants et leurs problèmes de comportement risquent de pénaliser l’ensemble de leur classe ». Un avis partagé par Marie-France Pérez, présidente de la structure : « Ces enfants, agités en classe, sont pacifiés par le travail de l’instituteur spécialisé. Ils bénéficient d’un soutien dans leur travail, n’arrivent pas à l’école avec un cartable vide. L’instituteur spécialisé discute d’égal à égal avec ses collègues enseignants, ce qui serait impossible pour un éducateur ». L’équipe du foyer Le Renouveau ne dit pas autre chose. Elle a sollicité le conseil général pour que la suppression du poste de l’instituteur spécialisé soit compensée par l’embauche d’une autre personne.

Comme l’équipe du Château de Dino, elle s’inquiète du manque de dispositifs pour les adolescents. « Nos résidents fréquentent trois collèges différents. Leurs enseignants savent qu’en cas de problème l’équipe du Foyer Le Renouveau, instituteur et éducateurs, est réactive. Avec la suppression de mon poste qu’en sera-t-il ? », interroge Bruno Véga, l’instituteur spécialisé. Des inquiétudes partagées par Daniel Cartayrade, directeur du foyer du Bois Renard : « Les difficultés des enfants que nous accueillons ont provoqué une rupture avec l’école. Certains ont besoin d’un sas pour une remise à niveau et d’un temps de réconciliation avec le milieu scolaire, souligne-t-il. « Dans notre structure l’instituteur spécialisé prend en charge ce problème avec une éducatrice scolaire, en lien avec les enseignants et les membres du réseau. Une prise en charge qui peut se faire aussi durant le temps scolaire si nécessaire. En ce moment par exemple certains élèves sont scolarisés à temps partiel car ils ont trop de problèmes. L’instituteur spécialisé et l’éducatrice les prennent en charge à l’intérieur de l’établissement durant l’autre mi-temps. Avec la remise en cause de ce système qui marche bien, nous allons être privés de l’essentiel de nos moyens et laisser les enfants tout le temps à l’école. Que peut-elle faire face aux problèmes de comportement de certains d’entre eux ? On nous dit que le RASED va prendre le relais mais il n’arrive déjà pas à faire face, comment fera-t-il sans notre médiation ? »

Les équipes des trois MECS essaient de négocier une solution avec l’inspection académique mais la décision de suppression des postes semble déjà prise. « L’inspection académique affirme que les instituteurs spécialisés n’ont pas fait la preuve de leur utilité dans les MECS et que le réseau va absorber les problèmes. En réalité elle a besoin de récupérer ces postes. Cela va être dramatique pour les enfants qui risquent de se retrouver en IR (institut de rééducation). De plus, ces élèves parfois difficiles ne sont pas toujours bien acceptés dans les écoles, cela risque de s’aggraver sans la médiation de l’instituteur spécialisé », s’inquiète Daniel Cartayrade.

Comme Marie-Françoise Bellée Van-Thong, directrice de l’Enfance, Gérard Feireisen aimerait voir la décision de l’inspection académique reportée d’une année afin que les structures puissent constituer un groupe de réflexion avec les institutions scolaires pour mettre en place un dispositif ne pénalisant pas davantage les élèves cumulant déjà des handicaps. « Nous souhaitons rétablir le dialogue avec l’Éducation nationale et aussi élargir le débat sur l’ensemble des enfants et adolescents placés en MECS dans le département », souligne la directrice de l’enfance. Marie-France Pérez insiste sur le bilan positif des instituteurs spécialisés dans ces structures : « Dans notre foyer onze enfants ont obtenu un diplôme (CAP, BEP ou baccalauréat) grâce à un travail acharné à l’écrit comme à l’oral en 2004 ».

Les enfants et les jeunes du Château de Dino ont été informés de la suppression du poste de Renaud Taillard. « Les plus petits se disent embêtés de ne plus me voir mais c’est une réaction affective, ils ne mesurent pas vraiment ce qui va changer pour eux », fait remarquer ce dernier. « En revanche, les grands ont la rage. Je les accompagne depuis plusieurs années, nous avons construit un parcours pédagogique ensemble, un pari de qualification professionnelle. Ils savent que ce pari va, maintenant, être encore plus difficile à remporter. »


[1Château de Dino - 74, rue Charles de Gaulle - 95160 Montmorency. Tél. 01 39 64 22 60

[2Le maître d’école maternelle ou élémentaire qui ne parvient plus à faire travailler correctement tel ou tel élève et qui pense avoir épuisé les moyens de soutien pédagogique dans la classe et dans l’école peut faire appel au réseau d’aide de la circonscription dont son école relève


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