N° 1154 | du 8 janvier 2015

Faits de société

Le 8 janvier 2015

Mourir en prison - Un collectif rend hommage aux anonymes

Marianne Langlet

Depuis cinq ans, le collectif des Morts de la prison organise une cérémonie pour rendre hommage et donner à entendre ces morts cachées derrière les murs de la prison. Des morts solitaires, anonymes, souvent violentes, dont personne, en dehors des familles, ne se soucie.

« Le jeune homme était à terre, entièrement nu, je me suis dit qu’il n’était pas possible de mourir dans de telles conditions ... » Roch-Etienne Migliorino est alors, en 2006, infirmier à la prison de Fresnes. Confronté à l’indignité de cette mort, il est révolté. Il veut faire quelque chose « face à ces personnes qui meurent dans la solitude, l’anonymat, l’isolement ». Faire sortir ces morts des murs, briser le silence, leur redonner une dignité, même symbolique. Il contacte des associations, l’Observatoire international des prisons, le Genepi, les Morts de la rue. En 2009, a lieu la première cérémonie en hommage aux morts de la prison. Sur le modèle de celle des Morts de la rue, des personnalités viennent prononcer le nom, l’âge, la cause du décès des morts recensés au cours de l’année par le collectif.

Pour l’instant, la cérémonie est uniquement parisienne, le collectif espère un jour essaimer dans les régions. « Le 24 novembre 2013, un homme, 34 ans, suicide par égorgement… Le 1er décembre 2013, un homme, 20 ans suicide par pendaison… Le 19 décembre 2013, Rachid, 33 ans, suicide par pendaison… le 24 décembre 2013, Alain, 51 ans, suicide par pendaison… » Le 2 décembre dernier, date de la dernière cérémonie du collectif, place du Palais Royal à Paris, Anne Dulioust médecin chef à l’hôpital pénitentiaire de Fresnes, est venue lire une partie de la liste des 102 morts recensées en 2014 par l’association. Petite part d’une réalité tout autre, « à multiplier par deux et demi pour approcher le nombre réel », estime le collectif. En 2013, l’administration pénitentiaire recensait 243 décès sur l’année. « Nous avons une très grande difficulté à connaître le nombre réel de morts en prison. Il est très difficile d’avoir leur nom, leur âge. Bien souvent, ils meurent, notamment les détenus étrangers, dans un anonymat total », explique Roch-Etienne.

La culture du silence est forte dans l’administration pénitentiaire. Parmi les 102 noms recensés par le collectif les Morts de la prison, 70% sont morts de suicide par pendaison. « Il y a sept fois plus de suicide en prison qu’à l’extérieur des murs », affirme le collectif. « Certaines mesures mises en place pour empêcher une personne suicidaire de passer à l’acte apparaissent inefficaces, comme de placer la personne dans une cellule individuelle totalement aseptisée », avance Anaïs Lambert du Génépi.
Le suicide, ultime évasion face à une absence de plus en plus aigüe de contacts humains et à une politique sécuritaire de plus en plus prégnante ? Peut-être en partie, mais la mort en prison n’est pas que suicidaire. Au 1er janvier 2013, 11% de la population sous écrou avaient plus de 50 ans. Anne Dulioust se dit « indignée » lorsqu’elle apprend un vendredi soir la libération d’un patient de 84 ans, sans famille, sans domicile. Que faire de lui ? Ces détenus peuvent alors devenir des morts de la rue… Surpopulation, vieillesse des détenus et conditions de vie en prison accélèrent les pathologies, parfois jusqu’à la mort.

Pourtant, en principe, mourir de maladie en prison devrait être exceptionnel. La suspension de peine pour raisons médicales garantit une sortie de prison aux personnes atteintes d’une pathologie engageant le pronostic vital ou dont l’état de santé est durablement incompatible avec la détention… « Son application demeure marginale et fragile », souligne le collectif. Selon les chiffres de l’administration pénitentiaire, 253 suspensions de peine ont été accordées en 2012. Un tout petit peu plus que le nombre officiel de morts emprisonnés.