N° 449 | du 9 juillet 1998 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 9 juillet 1998

Mémoire d’un pionnier

Propos recueillis par Joël Plantet

Jacques Guyomarc’h est né le 9 mai 1917. Éducateur, il a dirigé, de 1944 à 1963, un centre d’observation en Bretagne, et a été, en 1947, le premier secrétaire général de l’Association nationale des éducateurs de jeunes inadaptés (ANEJI), fondée le 15 juillet 1947

Quel a été le point de départ de l’ANEJI ?

Selon qu’il travaillait dans l’Est ou à Montpellier, l’éducateur — que l’on n’appelait pas encore spécialisé — voyait son traitement varier de 2 000 à 16 000 (anciens) francs, et ce pour des responsabilités identiques : vivre le quotidien d’enfants ou d’adolescents ayant des difficultés d’adaptation. Le premier souci de l’ANEJI a donc été d’uniformiser ces salaires et parvenir à l’égalité avec ceux de l’Éducation Surveillée du ministère de la Justice ; pour ce faire, ont été définies des conditions d’accès à la responsabilité de la profession d’éducateur, des questionnaires étant alors remplis dans les établissements.

Je me souviens d’une journée mémorable, où j’étais le matin au Palais de l’Unesco avec Monsieur Lutz, inspecteur à l’Éducation Surveillée, devant négocier les derniers points de cette question d’égalité des salaires, alors que l’après-midi même, je devais annoncer les résultats à une assemblée générale de l’ANEJI à Marly. J’ai pu y arriver en annonçant que l’accord était enfin signé ! L’action a continué sur le sujet de la formation des éducateurs, c’est ainsi que les écoles ont été amenées à siéger à l’ANEJI : nous nous sommes battus pour qu’existe le diplôme d’éducateur.

La création de l’ANEJI s’est faite pour réunir les éducateurs qui travaillaient — ou non — dans les associations régionales regroupées au sein d’une union nationale, l’UNARSEA, (appelée communément UNAR) : il y avait également de nombreuses associations départementales, ou locales. Le souci était de réunir des personnes ayant des responsabilités à peu près identiques auprès des enfants en difficulté, quel que soit leur employeur. En tant que directeur de la Fédération bretonne pour la Sauvegarde de l’enfance et de l’adolescence, je représentais celle-ci à l’UNAR qui fédérait donc toutes les associations régionales, lesquelles avaient été créées par le secrétariat d’État à la Santé publique et par Jean Chazal, magistrat détaché au dit ministère.

En somme, les pouvoirs publics ont créé des associations privées ?

À l’époque, en France, 80 % des établissements d’enfants étaient privés ; l’État, lui, gérait peu d’établissements. L’idée du juge Chazal a donc été de rendre possible la rencontre des représentants de ces équipements publics et ceux du privé, dans des associations régionales. Il y avait un réel besoin : « cent établissements recevant plus de sept mille enfants » (pour la Bretagne), étaient recensés dans l’annuaire 1952 de la fédération bretonne pour la Sauvegarde de l’enfance. Avant d’être en charge d’animer celle-ci, j’avais dirigé auparavant l’école régionale des cadres des centres de jeunesse, à Mordelle, près de Rennes, dont l’initiative avait été prise sous l’influence des mouvements de jeunesse. Lorsqu’il s’est agi d’embrigadement par l’Allemagne nazie, j’en été licencié de cette école, en 1942.

Mais j’insiste : l’UNARSEA n’a-t-elle vraiment rien à voir avec la création de l’ANEJI ?

L’ANEJI, qui a vu le jour le 15 juillet 1947 est antérieure, d’un an, à l’UNARSEA dont la réunion constitutive a eu lieu à Montpellier en octobre (si je me souviens bien) 1948. La relation entre l’UNARSEA et l’ANEJI a été facilitée du fait que je siégeais dans les deux. En Bretagne, un comité régional de coordination avait été créé pour unifier et fédérer les associations départementales. Lorsqu’il a été question entre l’UNAR et l’ANEJI, plus tard, de faire émerger une convention collective, et comme l’ANEJI n’était pas un syndicat de salariés, pas plus que l’UNAR un syndicat d’employeurs, nous nous sommes orientés vers des accords collectifs de travail signés le 16 mars 1958, alors que la convention ne verra le jour que huit années plus tard.

L’ANEJI a-t-elle eu un rôle quelconque à jouer dans l’établissement de cette convention collective ?

En amont de la convention, les accords de travail ont été signés par chaque association régionale et le président de l’ANEJI. Ils ont concerné les éducateurs, mais aussi les autres catégories de personnels : psychologues, personnels administratifs, directeurs d’établissements ; concernant ces derniers, l’ANEJI était opposée à la création d’une association de directeurs, du fait qu’à l’époque, la quasi-totalité des directeurs avait été éducateurs et continuait, de fait, d’exercer des responsabilités éducatives.

Avez-vous, vous-même, travaillé en tant qu’éducateur ?

J’ai été éducateur pendant l’Occupation allemande et ai dirigé l’École régionale de Bretagne, chargée de former les cadres des centres de jeunesse. Toute l’action des mouvements de jeunesse pendant l’Occupation a été de mettre sur pied le maximum d’initiatives pour que la jeunesse française échappe à leur mobilisation par les Allemands… L’accord d’armistice avait déterminé deux zones : la zone nord, occupée par les Allemands, et la zone sud, non occupée, ce qui a permis à la Résistance de s’organiser.

À l’école régionale, nous hissions le drapeau tricolore tous les jours avec les jeunes, au moins tout le temps où les Allemands nous ont ignorés. Un jour un officier allemand est venu, est entré dans le centre — à cheval ! —, pour nous intimer l’ordre de ne plus hisser les couleurs et d’abattre le mât. Nous n’avons plus hissé les couleurs tous les matins mais, ayant gardé le mât, nous avons continué de nous y rassembler tous les jours. Les jeunes chantaient (Jacques Guyomarc’h chante) : Amis, que ce silence que nous venons d’observer témoigne à notre France de notre âpre volonté de faire face, plein d’audace, etc. Après la Libération, j’ai créé le centre d’observation de la Prévalaye le 9 octobre 1944, dont j’ai été le directeur jusqu’en 1963.

Vous chantez bien ; mais revenons à la convention collective de 66. De quelle manière l’ANEJI a-t-elle participé à son élaboration ? Et qu’a-t-elle apporté ?

L’ANEJI avait ses spécificités : dès le départ, par exemple, elle a été mixte (des éducatrices ont par exemple travaillé à la Prévalaye dès 1945) ; en outre, elle comprenait des membres de tout horizon politique, tous unis par le même souci de l’enfance en difficulté, (surtout délinquante à cette époque) ; nos préoccupations étaient d’ordre sociales et pédagogiques, et non politiques.

L’ANEJI est née après-guerre, dans une période de relèvement, de développement économique extraordinaire, période d’expansion qui a facilité la création d’établissements, par un financement exceptionnel : 50 % venant de la Sécurité sociale, et 50 % du ministère de la Santé. Une fois signés les accords collectifs de travail, les membres de l’ANEJI, adhérents par ailleurs de syndicats — dont la CFTC, ancêtre de la CFDT, ou la CGT — ont été très actifs pour souligner que ce n’était pas le rôle d’une association professionnelle de signer une convention collective ; un débat s’est alors ouvert au sein de l’ANEJI : celle-ci devait-elle, ou non, se transformer en syndicat ?

Finalement, après des discussions plus ou moins houleuses, la position de reconnaître la liberté syndicale de ses membres a été retenue par l’ANEJI : il était possible d’être à la fois membre de l’ANEJI et membre d’un syndicat. L’ANEJI a ainsi pleinement reconnu le rôle des syndicats, rendant possible l’élaboration d’une convention collective, qui n’était pas du ressort d’une association professionnelle.

Cela étant et même si l’ANEJI n’a pas été consultée en tant que telle, la discussion autour de la convention collective ne pouvait ignorer l’existence des précédents accords collectifs de travail, dans lesquels se trouvaient déjà des dispositions sur l’organisation de la profession d’éducateur ; mais la définition du travail d’éducateur s’appuyait davantage sur des notions de responsabilité ou d’engagement de l’éducateur que d’horaires réglementés ; en effet l’éducateur de base entre dès le début de ses fonctions en pleine responsabilité par rapport aux jeunes qui lui sont confiés. Cette responsabilité peut-être considérée comme encore plus évidente dans le contexte d’aujourd’hui…

Dans les années 60-65 (c’est-à-dire quelques années avant la CC 66), quelle proportion d’anejistes était syndiquée ?

Beaucoup étaient syndiqués, et il est indéniable que la liberté syndicale reconnue par l’ANEJI a favorisé l’expansion des syndicats ; ainsi, l’association ne s’est plus occupée de l’organisation de la profession, mais des conditions de son exercice : à savoir, par exemple, les formes de l’action éducative, la taille des établissements, les rapports entre l’internat et le milieu ouvert, etc.

Où l’ANEJI, selon vous, a-t-elle finalement puisé sa force, sa vitalité ?

Selon les régions, l’exercice de la profession revêtait des caractéristiques très diverses, selon qu’elle s’exerçait au sein d’une association locale, départementale ou régionale ; toutes les personnes travaillant auprès d’enfants en difficulté ne pouvaient qu’être demandeurs de contacts et d’échanges avec leurs collègues. Je me souviens encore de la visite, à la Prévalaye, de René Meyer qui s’occupait des maisons de Seine-et-Marne et qui était curieux, après avoir entendu parler de nous, de voir dans quel esprit nous travaillions, avec quels types de jeunes, etc. De tels rapprochements ont été très constitutifs de l’ANEJI.

Et de l’identité de la profession, non ?

Si vous souhaitez remonter jusqu’aux sources, je dois vous dire qu’antérieurement à l’ANEJI, avait eu lieu une réunion des directeurs des centres d’accueil, qui a débouché sur une première prise de conscience collective de l’intérêt de se réunir. L’initiative en avait été prise par une assistante sociale, Mademoiselle Jeanne Lalouette, consciente de l’intérêt du développement des centres d’accueil et de l’action éducative qui y était mise en œuvre ; mais celle-ci devait mourir quelque temps plus tard dans un accident de chemin de fer entre Paris et Versailles.

Les assistantes sociales, dont la profession était née de la guerre de 14, ont aidé les éducateurs à créer la leur après celle de 45. Le 31 décembre 1947, nous comptions cinquante adhérents ; nous sommes parvenus, en 1969, jusqu’à trois mille membres cotisants. Mais le rayonnement de l’ANEJI en touchait un bien plus grand nombre. Les pouvoirs publics reconnaissaient à l’ANEJI la représentativité de la profession d’éducateur spécialisé (il existait également une association d’éducateurs et d’éducatrices catholiques, regroupés au sein de l’UNAEDE).

Les accords de travail de 58 avaient été signés en présence des représentants des ministères de la Justice et de la Santé. Ces chiffres se sont maintenus jusqu’au début des années 70. Le diplôme d’éducateur spécialisé, qui existe depuis 1967, devait, à notre avis, bien préparer à l’exercice de la profession : ce diplôme est le premier diplôme d’État où la formation pratique est aussi importante en temps que la formation théorique.

Nous avions en outre beaucoup travaillé sur la sélection et la présélection : l’ANEJI se devait d’écarter de nombreuses personnes qui n’étaient pas faites pour cette profession. Les délibérations du jury — constitué en général de psychologues, d’éducateurs et de médecins — se faisaient de la manière suivante : chaque membre, individuellement et sans concertation, mettait des signes + ou - pour chaque candidat, avant délibération ; le + à l’unanimité, je ne l’ai vu qu’une fois ! C’est dire comment, face à une personne, les perceptions que l’on a peuvent différer… À la Prévalaye, nous avons effectué ainsi cinq cents présélections.

À partir de quand situez-vous le déclin de l’ANEJI ?

Des divergences sont apparues peu à peu dans l’association ; il n’y avait plus le même mouvement pour des rencontres, le même désir d’unité et de représentativité. J’ai démissionné en 1971 de la présidence de l’ANEJI. Le thème de l’Assemblée générale de cette année était l’identité de l’éducateur spécialisé. De plus en plus, l’ANEJI ne jouait plus qu’un rôle technique dans l’exercice de la profession, sur l’identité de l’éducateur, d’autant plus difficile à cerner que l’exercice était extrêmement divers… ; l’analyse très fine de nos conditions d’exercice a souligné l’éventail des diversités, et l’unité est devenue difficile à trouver ; les syndicats, de leur côté, avaient signé la convention collective, cherchaient à la perfectionner par des avenants successifs.

Après 1971, un président ne pourra plus être élu que pour huit ans maximum. La représentativité personnalisée a été combattue. Moi, j’avais été dix-sept ans secrétaire général et huit ans président ; je crois que cette continuité a contribué à la permanence de l’ANEJI… Mes successeurs ont été Marc Ehrhard et Daniel Dupied (une femme, Jacqueline Mathieu, a également été présidente de l’ANEJI). Je n’ai jamais voulu peser sur les orientations prises après mon départ. La dissolution a été prononcée, pour des raisons essentiellement financières, par le ministère de la Justice qui a donc supprimé les subventions : le nombre de membres s’étant effondré, les activités étant assez réduites, l’ANEJI a fait faillite.

Que pensez-vous de l’éventuelle émergence d’une nouvelle association analogue ? Est-elle possible en regard de l’actuelle évolution du secteur ?

Il ne m’appartient pas d’y être ou non favorable ; mais je pense que ce que nous avons vécu a été initialement marqué par l’Occupation étrangère. Nos jeunes étaient traumatisés par la guerre : je me souviens de l’un d’entre eux, à la Prévalaye, qui presque toutes les nuits se réveillait en claquant dans ses mains et en criant « Boum ! V’là qu’ça éclate ! » : il avait été sous les bombardements de Brest pendant une bonne partie de l’Occupation… La délinquance était circonstancielle : une fois, un jeune nous avait été confié parce qu’il avait pillé un garage à Nantes ; il avait été engagé antérieurement par le réseau de Résistance, qui lui confiait des missions difficiles ; il avait dix-sept ans. Ainsi, au lendemain de la Libération, ce qui la veille était héroïque quand c’était contre les Allemands pouvait devenir délit de droit commun. Ensuite, peu à peu, a émergé la prise en charge des déficients mentaux. Quant à la délinquance, elle a été liée, de plus en plus, à la dissociation familiale, et a revêtu de ce fait un caractère beaucoup plus personnel.

Le travail d’archives du CNAHES et du CAPEA va-t-il aider l’éducateur d’aujourd’hui ?

Je suis frappé de voir qu’un certain nombre d’éducateurs est soucieux de connaître ce qui s’est fait avant eux ; je m’en aperçois par exemple avec tous ces mémoires faits sur des lieux comme la Prévalaye ou d’autres ; je pense que l’on ne peut pas bien orienter son action si l’on ne connaît pas ce qui s’est passé avant soi.


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