N° 948 | du 5 novembre 2009 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 5 novembre 2009

Médiatrice auprès des Tziganes

Propos recueillis par Marjolaine Dih

Entretien avec Myriam Fanjaud, agent de développement de 2001 à 2004 à l’Association régionale des Tziganes et de leurs amis Gadjé (Artag) [1] basée dans le département du Rhône.

Quelle était votre mission au sein de l’Artag ?

Mon travail visait à accompagner socialement les gens du voyage pour qu’ils aient de meilleures conditions de vie. Cela concernait essentiellement les questions liées à l’habitat mais aussi la représentation sociale, leur insertion dans les villes où ils se posent, leur insertion professionnelle, la scolarité, la santé… C’était une approche globale. Je faisais un travail de proximité. J’avais un territoire géographique donné. Car le public que je rencontrais était, en majorité, sédentaire ou semi-sédentaire (ce qui signifie qu’il restait sur place neuf mois par an). J’ai parfois eu affaire à des voyageurs complètement itinérants. Je venais avec l’étiquette Artag, mais j’avais aussi une assise institutionnelle : je venais en effet dans le cadre du RMI et du FSL (fonds de solidarité pour le logement).

Comment avez-vous mené cette action de médiation ?

L’outil que j’employais consistait surtout à créer du lien. Il fallait que je sois reconnue. Le fait de venir avec la casquette Artag me conférait une certaine légitimité, étant donné qu’il s’agit d’une association de voyageurs (dont le conseil d’administration est, en partie, composé de gens du voyage). Mais cela pouvait aussi être handicapant car certaines personnes étaient très déçues de l’Artag du fait que cette association n’a pas toujours pu répondre à leurs attentes. Au début, j’allais sur place sans rendez-vous. Je souhaitais me présenter, ouvrir un espace de parole mais aussi mieux comprendre leurs codes culturels et leurs conditions de vie. J’ai appris sur le tas ! L’idée était de ne surtout pas venir en disant « je sais tout » etc. Mon but était de faire en sorte qu’ils se mobilisent eux-mêmes, de leur apporter un appui. Et tout cela, en créant un lien de confiance. Je pense que ce n’est jamais acquis, mais c’est en tout cas le but que j’ai essayé d’atteindre.

Quelles différences avez-vous ressenties vis-à-vis du public que vous accompagniez ?

Il y avait, tout d’abord, l’habitat. La première fois que je me suis rendue dans un camp de gens du voyage, c’est une autre salariée de l’Artag qui m’avait accompagnée. Je me souviens de cette vision : le terrain était isolé, dans une déchetterie… J’étais stupéfaite ! J’étais certes contente d’aller vers l’inconnu, mais je dois reconnaître que j’avais une appréhension. Un habitat très éloigné de la ville, à côté des usines et des déchetteries, dans des mobile homes et des caravanes, cela représente une différence, comme un Noir qui se retrouverait au milieu de Blancs. Même si l’on peut ne pas y prêter attention, cela pose une différence. La façon de s’habiller ou de se comporter aussi, de même que le physique. Par exemple, la première fois que je suis allée à leur rencontre, c’était un groupe de Yéniches. Ce sont des personnes originaires d’Allemagne : elles ont les yeux bleus et les cheveux blonds.

Dans quelles mesures, votre intervention a-t-elle connu des limites ?

Elle a très vite été compliquée par la pression que le conseil général exerçait sur les bénéficiaires du RMI. Il était difficile d’avoir à la fois la casquette Artag (défense des gens du voyage, valorisation de la culture et médiation) et de porter le discours institutionnel d’insertion professionnelle notamment. L’objectif étant de les amener vers du droit commun, soit en légalisant les activités artisanales qu’ils avaient (avec une inscription au registre du commerce), soit en les orientant vers du salariat. Cela m’a beaucoup interrogée sur ma posture et mon positionnement. Sous prétexte de « différences culturelles », j’étais amenée à intervenir. Mais qui étais-je, moi, pour venir chez eux, pour bousculer leur quotidien ? J’ai parfois eu l’impression de faire du voyeurisme. Pourtant, pour les aider, il fallait bien que je les questionne. Ma position était tout aussi inconfortable en comité local d’insertion. Quand j’y allais, on ne me regardait pas comme une médiatrice. J’étais plus considérée comme l’une des leurs. Parmi les membres du comité, certaines personnes projetaient leurs peurs sur moi. Dans leurs propos, il y avait une forme de racisme que j’ai clairement ressentie.

Que retenez-vous de cette expérience ?

On a parfois des idées reçues. Je m’en suis rendue compte au fur et à mesure. Par exemple, la plupart du temps, je prévenais au moins une famille avant de venir en pensant qu’elle en informerait les autres. Mais cela ne suffisait pas ! C’est notamment le cas pour l’amélioration de l’habitat : il faut aller voir chaque famille. Malgré ce côté collectif dont on parle souvent concernant les gens du voyage, ce sont avant tout des individualités. Il m’a fallu du temps pour le comprendre.


[1Artag - BP 105 - 69150 Décines. Tél : 04 78 79 60 80


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