N° 1137 | du 20 mars 2014

Faits de société

Le 20 mars 2014

Mauvais genre et gentils stéréotypes

Joël Plantet

Que ce soit au cinéma, dans la littérature ou au théâtre, des œuvres pour jeunesse sont désormais prises pour cibles. Un climat de crispation de plus en plus inquiétant s’installe, parfois dans une désinformation frisant l’obscurantisme.

Laure entre en cm2 et profite du déménagement de sa famille et de ses cheveux courts pour se faire passer pour un garçon. C’est le point de départ de l’excellent film de Céline Sciamma, Tomboy, juste et pudique, qui aux yeux d’extrémistes a le tort de rappeler qu’on ne choisit pas son sexe à la naissance. Zazie a-t-elle un zizi  ? raconte l’histoire d’une fillette qui aime jouer au foot, se battre et monter aux arbres… Le fameux Tous à poil ! s’est vu propulser en tête de gondole par le leader de l’opposition ; Tango a deux papas et pourquoi pas ? (éditions Le Baron perché) relate l’histoire édifiante (et véridique) de deux mâles manchots empereurs vivant ensemble dans un zoo, dénichant un œuf laissé à l’abandon par un autre couple, le couve, et font naître un bébé manchot entouré de ses deux papas. Scandale ! Dans un contexte délétère, des interventions de prévention dans les collèges sont annulées, et des bibliothèques menacées…

Pourtant, les éducateurs, parents, animateurs et enseignants aiment de tout temps s’appuyer sur des récits où les filles et les garçons s’engagent dans la vie avec une vision moins stéréotypée et à chances égales. La directrice du Salon du livre jeunesse, Sylvie Vassallo, rappelait utilement (Le Monde daté 16-17 février 2014) que cette littérature «  permet de penser l’altérité, de se découvrir. Elle dérange, rassure, interroge, fait rêver  » ; elle permet par ailleurs à l’enfant d’«  appréhender ses peurs, maîtriser sa relation aux autres, mettre des mots sur ses émotions  », en bref de participer à sa construction psychique et sociale.

La lutte contre les stéréotypes ne s’apparente à aucune théorie

Des familles ont refusé d’envoyer leurs enfants à l’école pour protester contre l’enseignement supposé d’une théorie du genre fantasmée. Les tenants absolus du rose fille et du bleu garçon sévissent aujourd’hui à visage découvert, dans toutes les rubriques : une militante d’extrême-droite apeurée lance une année de la robe… Mais ce n’est pas en informant les enfants sur l’existence de l’homosexualité qu’on les rendra gays, et dire à une fillette qu’elle a le droit de devenir garagiste n’est pas une incitation à une sexualité «  différente  ». L’ambiance générale est à l’hystérie.

Récemment, à la Roche-sur-Yon, une candidate du Front national a appelé à une manifestation – environ vingt personnes au total… – pour empêcher un spectacle «  décadent  », parce qu’avec des danseurs nus. Dans un état d’excitation croissant, les opposants à la chimérique théorie du genre s’agitent. Pourtant, le rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS, décembre 2012) définissait clairement les territoires : «  Le sexe d’une personne renvoie à ses composantes biologiques, c’est-à-dire ses différences anatomiques, hormonales et chromosomiques. Le mot genre au contraire est utilisé pour désigner la dimension sociale des rôles associés aux individus de sexe féminin et masculin. Il renvoie à l’idée que l’identité sexuée d’un individu est la résultante d’un construit social et fait référence aux différentes étapes à travers lesquelles passe un enfant pour se construire comme un garçon ou une fille de sa culture et de son époque. »

Pas de quoi bondir. Pourquoi donc les hommes auraient-ils tendance à moins faire le ménage ? est une interrogation, par exemple, pouvant donner lieu à une utile étude de genre. Quoi qu’en pensent les traditionalistes, la lutte contre les stéréotypes ne s’apparente en aucune manière à quelque théorie que ce soit. Et les ABCD de l’égalité, nouveauté de la rentrée 2013, ne font que tester, dans six cents classes allant de la maternelle au cm2, des séquences sur les rôles masculin-féminin.