N° 900 | du 9 octobre 2008

Critiques de livres

Le 9 octobre 2008 | Jacques Trémintin

Masculin/Féminin 1. La pensée de la différence

Françoise Héritier


éd. Odile Jacob, 2008 (332 p. ; 20,90 €) | Commander ce livre

Thème : Inégalités

Aux hommes, la chasse aux gros gibier et la protection des désarmés contre les prédateurs de tous ordres ; aux femmes, la surveillance des jeunes non sevrés et la collecte des ressources alimentaires d’accès plus facile : cette répartition du travail des débuts de l’humanité est née de contraintes objectives (difficile de chasser les animaux en portant un enfant dans son ventre ou en allaitant un bébé) et non de prédispositions physiques ou psychologiques.

Pourtant, toutes les sociétés disposent d’un mythe ou d’un corps de pensée symbolique qui justifie la suprématie des hommes aux yeux de tous ses membres. Quelles que soient les contrées, on retrouve ces inégalités entre les sexes qui privilégient le caractère supérieur supposé de la virilité masculine et le postulat d’une infériorité intellectuelle féminine, sans que ce ne soit jamais interrogé. Et cela commence dès la conception avec cette fusion entre l’ovule et le spermatozoïde, présentée comme rencontre entre une prétendue matière inerte et un principe actif. La profondeur de cet ancrage passe pourtant inaperçue aux yeux des populations qui s’y réfèrent. « Le discours de l’idéologie a partout et toujours toutes les apparences de la raison » (p.223). Ce qui relève toujours du social et de l’idéologie apparaît comme naturel et biologique.

C’est à partir de ce constat universel que Françoise Héritier nous invite à nous pencher sur ce qui ne se réfère pas à des mentalités archaïques ou à des modes de vie exotiques, mais bien à nos propres réactions, comportements et représentations contemporains. À côté de la prohibition de l’inceste, la répartition sexuelle des tâches, la forme appliquée d’union stable, c’est bien le rapport qu’entretiennent les sexes entre eux qui structure la société. Les différences existent. L’homme fait le choix de donner son sang quand la femme le perd pendant ses règles. L’homme prend la vie au cours des guerres, là où la femme la donne en enfantant.

Mais, tout ce qui relève de l’organisation sociale est le pur produit de conventions et de convenances : terminologies, détermination de genres, règles de filiation et d’alliance, modalités de résidence. Il en va de même pour la consanguinité qui est une simple affaire de choix et de reconnaissance sociale. Certains croisements seront autorisés ici, car perçus comme naturels et proscrits là, car considérés comme contre nature. Rien ne permet d’expliquer le choix d’une société, surtout quand il est contraire dans la société voisine. « Les progrès de la raison sont lents, les racines des préjugés sont profondes » écrivait Voltaire. Mais aucun système de représentation n’est totalement clos sur lui-même. Tous présentent des béances, des failles et des exceptions. Une prise de conscience peut s’y engouffrer et devenir un puissant ressort pour faire bouger les choses.


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