N° 574 | du 26 avril 2001 | Numéro épuisé

Critiques de vidéos

Le 26 avril 2001 | Gabriel Gonnet et Béatrice Koeppel

Marguerite B. ou la fin des maisons de correction pour filles

Mireille Roques

La Cathode
119 rue Pierre Sémard
93000 Bobigny.
Tél. 01 48 30 81 60

Thème : Histoire

Un écrivain et un cinéaste racontent ce que vécurent des adolescentes
dans le système pénitentiaire jusqu’en 1950

Il y a cinquante ans, la dernière maison de correction pour filles fermait ses portes. Il avait fallu, pour ce faire, que le grand souffle de la réforme de 1945 balaie les vestiges d’un autre siècle mais aussi, que la mort singulière d’une jeune fille signe l’échec d’un système archaïque, en inadéquation avec les théories psychanalytiques et les expériences éducatives qui se faisaient jour.

La jeune fille s’appelait Marguerite. Marguerite B. Maguy pour ses camarades et ses éducatrices. Marguerite ne laissait personne indifférent. Après sa mort, mademoiselle F., la directrice de l’établissement, évoquera dans une lettre au Garde des sceaux un « être exceptionnel (… ),une intelligence vive (…), un esprit curieux » et les éducatrices se souviennent avec émotion de cette fille « plus intelligente que la moyenne » et que tout le monde avait envie d’aider. Il ne faut pas croire pour autant que Marguerite est une de ces victimes d’un destin funeste. Elle a commis des actes suffisamment graves qui lui ont valu, à 18 ans, d’être placée d’abord dans différentes institutions puis à l’institution publique d’éducation surveillée de Cadillac. Marguerite a battu et volé sa mère lourdement handicapée. Elle volera également la famille de mademoiselle F. qui lui offrait l’hospitalité.

Fillette abandonnée par son père après le divorce de ses parents, très rapidement confrontée au handicap de sa mère, Marguerite B. brouille son image de victime et, de maltraitée, devient maltraitante. Objet de mépris, car quoi de plus méprisable qu’une fille qui bat et vole sa mère infirme ? C’est cette situation si particulière qui a présidé au choix de Béatrice Koeppel (1) de s’intéresser à l’histoire de Marguerite B. et, au-delà, de réfléchir sur une période charnière : « C’est la fin du discours psychologique traditionnel sur les filles débauchées, perverses, malignes, et le début d’une psychologie moderne sur les filles à problèmes, grandes adolescentes au caractère immature. C’est aussi le déclin des méthodes coercitives du système pénitentiaire appliqué pendant juste un siècle (1850-1950) sur les jeunes de la correctionnelle et c’est le début d’une justice des enfants (ordonnance de 1945) avec sa cohorte de spécialistes préoccupés de l’épanouissement du mineur. »

En écho au livre de Béatrice Koeppel, le réalisateur Gabriel Gonnet (2) est parti à la rencontre des acteurs et des lieux du drame. Plan large sur le château-prison de Cadillac, impressionnante bâtisse qui fut une maison de force et de préservation et qui a gardé de son passé carcéral les « labyrinthes de couloirs » et où, malgré les hauts plafonds et les vastes pièces, régnait une insupportable promiscuité dans laquelle on use de l’enfermement et de l’isolement. Cadillac est ce « lieu de laissées pour compte » que désigne l’historienne Michèle Perrot, où sont envoyées celles dont on ne veut plus ailleurs, avec pour les encadrer, des éducatrices presque aussi jeunes qu’elles, sans formation, animées par leur seule foi religieuse et une bonne volonté aiguisée par l’expérience du scoutisme…

La directrice, mademoiselle F. est débordée par la tâche et, concernant Marguerite, soumise à des sentiments violents et contradictoires. Pour le psychiatre auquel elle l’adresse « Marguerite est une simulatrice ». Pendant deux ans, elle multipliera les tentatives d’empoisonnement, d’automutilation, exercera des violences envers elle-même et autrui, enchaînera fugues et passages à l’acte, avant d’être trouvée pendue aux barreaux de sa chambrette. Une fois encore isolée, reléguée, livrée à ses démons et à sa douleur, elle n’a eu d’autre alternative que le passage à l’acte pour juguler son angoisse. Quelques jours plus tôt, elle écrivait à mademoiselle F. : « (…) Merci de me rendre l’élan. Toutefois si cela n’allait pas, si c’est possible, rattachez-moi à vous, que je puisse croire que tout ce que je fais de bien ou de mal vous touche autrement que comme un échec dans vos travaux. Pardon et merci. » Marguerite avait 20 ans. Il lui restait cinq mois pour atteindre sa majorité et être libérée.