N° 943 | du 1er octobre 2009

Faits de société

Le 1er octobre 2009

Maltraitance et insécurité au travail

Joël Plantet

La souffrance psychique, avec parfois de violentes décompensations, investit le terrain de l’entreprise, mais aussi celui de l’action sociale. Faudra-t-il un plan Orsec contre les risques psychosociaux ?

Le 18 novembre dernier, se tenait à Paris la quatrième réunion du groupe Souffrance au travail des travailleurs sociaux initié par le Mouvement pour une parole politique des professionnels du champ social (MP4). À partir des travaux du psychiatre Christophe Dejours, il s’agissait d’analyser cette souffrance – « tout faire en urgence, segmenter les aides, dénier la nécessaire temporalité de l’action sociale, culpabiliser les acteurs sur des critères de réussite à court terme… » –, et d’en mesurer les effets, y compris pour les usagers [1].

Le 15 septembre, la directrice de l’antenne parisienne de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) se défenestrait avant une réunion où elle devait annoncer la réorganisation de ses services. Le contexte est en effet chargé, en pression et en stress : restructurations, détérioration des conditions de travail, transformation des missions, fermetures de postes, suppressions d’activités d’hébergement… Certains foyers ont dû brutalement devenir des centres éducatifs fermés (CEF), et le pénal a globalement pris le pas sur la prévention. Les syndicats ont d’ailleurs demandé au ministère de la Justice de suspendre les réorganisations des services éducatifs. Une « charte du dialogue social » sera mise en place, a promis celui-ci.

Quasi absence de statistiques sur les risques psychosociaux

Accélération des privatisations, culture du chiffre, plan de suppressions d’emplois, changements de métiers, mise en concurrence des salariés… La vague de tentatives de suicides, 23 en 18 mois (9 décès), chez l’opérateur France Télécom (quatre milliards d’euros de bénéfices nets en 2008) illustre l’échec du modèle actuel. L’État est interpellé en priorité, en qualité de premier actionnaire et de principal employeur (70 % de fonctionnaires). La pression sur les salariés a porté ses fruits, et en trois ans, plus de 22 000 sont partis, pour seulement 5 000 embauches. À quoi a donc servi cet accord sur la prévention du stress au travail conclu par les partenaires sociaux en novembre 2008 ? Un observatoire du stress et des mobilités avait même été créé en 2007 à l’initiative des syndicats. Mais sur 70 médecins du travail (pour 100 000 salariés), une dizaine a démissionné dans les trois dernières années, ne pouvant assumer leur rôle de prévention.

France Télécom est pourtant étrangement titulaire d’un « label de responsabilité sociale »… Après avoir dû s’excuser pour avoir osé évoquer une « mode du suicide », la direction colmate : un numéro vert pour prévenir les suicides, un renforcement des personnels en ressources humaines, et pourquoi pas un nouveau contrat social de l’entreprise ? Le gel des mesures de mobilité forcée et une meilleure prise en compte de l’équilibre entre vie privée et professionnelle ont été annoncés, au moins jusqu’au 31 octobre, date à laquelle les partenaires avanceront des propositions. Le 25 août dernier, la direction des ressources humaines s’engageait à étoffer le réseau des assistantes sociales et des médecins d’entreprise.

Le sujet est hypersensible et un rapport de l’an dernier sur les risques psychosociaux au travail déplorait des statistiques quasiment inexistantes. Des suicides ont touché d’autres entreprises ou certaines banques, et de nombreuses associations militent pour la création d’un observatoire : on ne sait même pas, par exemple, si le suicide chez les chômeurs est plus important ou non que chez les actifs. Si l’on en croit une estimation faite à partir d’une étude réalisée auprès de médecins du travail en Basse-Normandie en 2003 par la fédération française de santé au travail, environ quatre cents suicides seraient liés aux conditions de travail.