N° 1015 | du 21 avril 2011 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 21 avril 2011

Maison de la veille sociale : précurseur du SIAO

Marianne Langlet

Thème : SDF

À Lyon, la maison de la veille sociale existe depuis deux ans. Modèle des futurs SIAO, son fonctionnement se confronte à la réalité lyonnaise, marquée par le manque de places et l’absence de solutions adaptées aux problématiques des personnes à la rue.

A Lyon, la maison de la veille sociale (MVS) a servi de modèle à la réflexion sur les SIAO. Elle est le fruit de la mobilisation qui a suivi l’installation de tentes place Bellecour, par les Enfants de Don Quichotte, pendant l’hiver 2007. « Nous nous sommes alors aperçus qu’en se mobilisant tous, pouvoirs publics, milieux associatifs et autres réseaux, la sortie du camp des Don Quichotte a été correcte avec des orientations adaptées  », raconte Maryse Bastin Joubard, l’une des instigatrices de la MVS. L’idée germe alors d’un lieu de mutualisation des moyens, porté par toutes les associations, où les personnes seraient accompagnées de la rue jusqu’au logement. Aujourd’hui, cette maison fonctionne depuis deux ans ; elle est devenue le SIAO de Lyon aux côtés du 115 qui porte le volet urgence.

À tour de rôle

Guillaume Grosbois est éducateur spécialisé dans un CHRS de Lyon. Chaque vendredi matin, l’éducateur qui est présent doit tenir la permanence d’accueil à la MVS. « Si je travaille ce matin-là, je sais donc que je vais à la MVS », explique Guillaume. Ainsi, chaque structure de Lyon envoie ses travailleurs sociaux selon un roulement précis. « Nous sommes toujours en binôme pour recevoir les personnes. Je retrouve donc un autre travailleur social, d’une autre structure, pour faire les entretiens diagnostics qui ont été fixés à l’avance par la secrétaire de la MVS », détaille-t-il. Ils remplissent ensemble un formulaire type qui sera ensuite présenté en commission. L’entretien dure environ une heure, les questions portent tant sur le parcours de la personne que sur sa situation administrative et sociale.

À l’issue de l’entretien, les travailleurs sociaux et la personne évaluent ensemble quelle orientation sera la plus pertinente et ils valident le document dont une copie sera remise à la personne. « Nous ne sommes qu’un maillon de la chaîne, raconte Guillaume Grosbois. Une fois que nous avons rempli ce document, nous ne savons pas trop ce qui se passe, nous ne revoyons pas les personnes. » Ce temps passé, hors de sa structure, lui a surtout permis de connaître d’autres travailleurs sociaux, d’autres structures, d’autres pratiques.

Gestion de la pénurie

« Cette plate-forme unique d’accueil permet d’éviter la multiplication des demandes auprès des différents CHRS et revoit aussi les parcours d’insertion avec la possibilité d’accéder directement à une maison relais, par exemple, ou à un logement. L’idée est positive », juge Amélie [1], travailleuse sociale auprès des sans-abri. Certaines personnes qui, jusqu’alors, ne passaient pas la sélection d’entrée des CHRS, parviennent à sortir des circuits de l’urgence. Le point noir reste toutefois le même : le manque de places. À Lyon, un homme seul, par exemple, devra attendre de deux à six mois avant d’obtenir une place d’insertion via la MVS.

La gestion de la pénurie dévie l’objectif initial de la MVS. Les demandes formulées à la MVS parviennent par le biais de la plate-forme unique gérée par des professionnels mis à disposition par les structures mais les travailleurs sociaux référents des personnes sans abri peuvent également faire parvenir une demande. « Souvent, dans ce cas-là, le diagnostic est mieux fait parce que le travailleur social connaît bien la personne alors que sur place les travailleurs sociaux ont une heure pour faire le tour de la situation face à quelqu’un qu’ils ne connaissent pas », remarque Amélie. Le dossier est ensuite enregistré dans les deux cas.

Lorsqu’une place se libère, un certain nombre de dossiers sont présentés. « Ce ne sont pas forcément les plus anciens, cela peut être ceux pour qui les travailleurs sociaux ont le plus appelé », souligne Amélie. Les bricolages à l’ancienne remontent donc à la surface. « Ce n’est pas du machiavélisme des travailleurs sociaux. Chacun fait au mieux, mais face au manque de places, pour que la réponse soit la mieux adaptée, les travailleurs sociaux s’appellent : une place est libre dans tel type de structure, je ne connais personne parmi les 150 dossiers en attente, sais-tu pour qui elle sera le mieux adaptée ? »

Amélie a pris l’habitude, désormais, d’accompagner les personnes qui veulent faire une demande à la MVS. « J’apporte ainsi certains éléments car j’ai vu des diagnostics qui ne correspondaient pas à la situation de la personne. » Elle est également un soutien car les entretiens sont parfois difficiles à vivre. Tous les aspects de la vie de la personne sont examinés. « Personnellement, je trouve que toutes les questions ne sont pas forcément nécessaires pour définir la bonne orientation vers un hébergement. D’ailleurs, j’ai remarqué que certains travailleurs sociaux étaient mal à l’aise pour questionner ainsi une personne qu’ils ne connaissent pas, alors qu’ils savent bien qu’elle n’obtiendra peut-être pas de réponses ou seulement dans six mois. » L’une des missions de la MVS est d’ailleurs de faire ressortir tous les besoins, ceux qui trouvent solution et ceux qui restent sur le bas-côté.

À la porte

En principe, l’accueil inconditionnel doit être respecté. En réalité, certaines situations ne trouvent pas de réponses. La question des personnes sans papiers en est l’illustration la plus flagrante. Elles sont acceptées sur les places d’urgence ; elles sont presque systématiquement refusées sur les places d’insertion. Une personne avec un chien ? « Nous avons une case dédiée dans le formulaire », explique Guillaume Grosbois. Accèdent-elles pour autant à une place ? Le manque de places adaptées, là encore, menace les missions de la MVS. Son rôle d’observatoire permet de le faire ressortir. « La MVS a tellement bien démontré que dans certaines situations aucune orientation n’était possible que tout le monde, et notamment les travailleurs sociaux, a décidé de se mettre autour d’une table pour y réfléchir », se félicite Amélie.

Toutefois, pour que ces problématiques ressortent, il faut que les personnes viennent solliciter la MVS : « Or, lorsqu’elles attendent plusieurs mois une réponse de la MVS, leur situation a pu évoluer entre-temps et l’orientation définie lors du premier rendez-vous n’est plus forcément valable. » Si elles refusent la place, leur demande n’est plus comptabilisée. Il faudra alors tout reprendre à zéro. De quoi en décourager plus d’un…


[1Le prénom a été modifié


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